Le parler des métiers est une langue des signes

Les «puces» des Schtroumpfs – début septembre – ont mis sous mon nez «Le parler des métiers»: un pavé de mille pages par l’artiste Pierre Perret chez Robert Laffont... soit près de dix mille termes (ou locutions), techniques ou amusants. Utiles à connaître pour qui voudrait changer d’activité ou espionner celle d’autrui... et qui signale aussi l’esprit du milieu.

L’ouvrage couvre des centaines de métiers; par chance, ils sont classés par grands thèmes: commerce, bâtiment, santé, arts... même si l’ordre suit moins la logique du commun que le caprice du poète; les «médias» suivent le «sport»... alors que la «santé» est coincée entre la «finance» et la «mode». Un autre «ordre» manque à l’appel: celui des avocats... allez savoir pourquoi. Pierre Perret – qui n’a peur de rien – craint-il pourtant la Cour? Ou les «maîtres» en général... ceux d’école comme ceux de conscience ou du barreau? Car les profs et les psy sont aussi aux oubliettes, alors que «la grande muette» (l’armée) a droit à soixante pages. Mais voyons plutôt ce qui est dans le livre que ce qui y manque.

Le taureau et la césarienne
D’ailleurs, deux professions juridiques sont tout de même au tableau: les notaires et les huissiers, qu’on retrouvera plus loin. Un peu connexe, commissaire-priseur rime avec haut en couleur... grand teint, car il joue parfois l’arroseur arrosé. «Etre à cheval» veut dire «prendre des enchères sur deux personnes de connivence sans s’en rendre compte»; par contre, «bourrer» (mot qui revient dans divers métiers avec des sens variés) n’est pas trop méchant dans une salle de vente. Les métiers de la finance et du commerce ont un vocabulaire encore plus innocent. «C’est une césarienne» permet à une vendeuse de faire savoir à ses collègues qu’elle est face à un client pénible... et une «repasseuse» désigne une cliente qui «repassera» après avoir hésité une heure. Dans une banque, une «colle» est un titre qu’on peine à placer – comme l’obligation «Giscard» du roman de Tom Wolfe – et le «Beaujolais nouveau» est la nouvelle version d’un logiciel qui saoule à chaque saison (et pas que les banques). Plus connu en anglais sous «elevator pitch», le «test de l’ascenseur» donne une petite minute pour convaincre un investisseur coincé dans l’ascenseur; un «mur chinois» sépare les opérations boursières du conseil industriel, mais la logique devrait plutôt dire «Muraille de Chine» (pas bien étanche, puisque les chevaux de Genghis Khan ont passé dessous et non dessus). Des termes coquins s’entendent chez les courtiers, mais aussi chez les notaires et dans les bureaux du fisc: comme on peut s’y attendre, «le marché (qui) bande» est «bullish»... un «bail à cornes» est un contrat de mariage... et – moins évident - un «zizi» est un visa vite mis sur un dossier.

Faire le ménage des médias ne les nettoie pas
Les métiers des médias sont bien présents, et pas toujours à leur avantage. D’abord, le bouquiniste est classé avec le «commerce», et le bibliothécaire, avec l’«administration»: à date fixe, le second «désherbe» les rayons des livres échus... mieux vaut un sol nu qu’une herbe folle. Bref, sous «communication», on trouve juste le journaliste qui côtoie le publicitaire. «La voix de son maître», on s’en doute, désigne un attaché de presse un brin trop servile... et les «ménages» sont les activités trop «commerciales» pour qu’un grand esprit les avoue à ses collègues (elles sont fréquentes chez les stars de l’antenne ou des journaux, même en Suisse). Un voyage de presse s’appelle – lucidement – un «promène-couillons». De manière assez ingrate pour les uns et les autres, on traite de «voiture-balai» un «journaliste chargé des corvées, comme l’accueil des annonceurs pour (par exemple) un cocktail». Lorsqu’il reprend ses esprits, le journaliste se sent «aller au tapin» quand on l’envoie «sur le terrain», il perçoit son chef comme celui du bureau de «censure», craint de se retrouver «à poil» face à une actualité inattendue, mais mettra le meilleur de lui-même à «angler» un sujet. Son plus grand plaisir est de se sentir mieux que les autres... en tout cas que la «sous-presse», tandis que «Le Monde» est si sûr de lui qu’il s’appelle lui-même «L’Immonde», quand il est d’humeur blagueuse. Allez savoir pourquoi, en France, «Reuters» a le sobriquet de «Rosalie» (nom d’une vieille auto et d’un récent vélo)... ce qui rappelle que «Le parler des métiers» à une quinzaine d’années: pour les noms propres, cela peut être fatal (depuis lors, Reuters a été repris par Thomson). Au début de la décennie, Pierre Perret annonçait une nouvelle édition; il semble qu’en fin de compte, il ait opté pour une mise à jour en ligne et en commun (pierreperret.fr; notons aussi un livre sur les «lapsus» de bureau de Jean-Guy Millet).

Métiers éphémères et éternels
Cet article s’en tient au livre... et ne passe pas en revue tous ses métiers... seuls les plus parlants (sinon les plus présents) étant cités ici. Deux termes méritent d’avoir le dernier mot: les antiquaires pourraient poursuivre «Google» pour plagiat: ils traitaient déjà la «Googlie» - poupée aux yeux ronds – quand le Web n’était pas né. Enfin, assis sur tout le monde, un «Monsieur m’en parler» est un chef qui ne prend pas de décision.

Boris Engelson

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Dernière mise à jour 18 / 09 / 17