Bouché ou borné, l’horizon de l’innovation?

Et si le «problème» de l’innovation était moins dans les entreprises qui ratent, que celles qui percent? Les «révolutions» - qu’elles soient politiques ou techniques – poussent volontiers les rêveurs en avant pour rendre le pouvoir aux gradés après s’être servies au passage. Les pionniers de l’électronique sont morts depuis un bon siècle... Dans l’industrie minière, un si faible taux d’idées en or dans les montagnes de sable ferait fermer l’exploitation. Mais - qui sait? - nos experts en innovation sont peut-être des marchands de sable...

Depuis la Renaissance (au moins), on vit dans le culte de la nouveauté; et depuis la Révolution industrielle, on a la preuve par trois (au moins) de ses effets et bienfaits. Avec la deuxième, troisième et quatrième Révolutions industrielles, on a dû subir à nouveau la même rhétorique, mais avec double ration d’intox à chaque fois.

Combien durent les châteaux de cartes?
On est – une fois de plus, donc - en pleine saison de l’«innovation»... c’est plus (pro)actif que «nouveauté» et plus ciblé que «modernité». L’essentiel est de rimer avec «numérique»... peu de nos boîtes percent là-dedans... mais Genève – de Pregny à Cologny – en est le paradis d’«experts»: juste tenir la liste des «journées» ad hoc est un plein temps. Ces jours, on a tenu forum «innovation» à Palexpo et à la Gare, à la Fédération des patrons et à la Maison de la Paix, à la Haute école de gestion et à celle d’ingénieurs, à l’Espace Hippomène et au Palais des Nations, au Bureau du travail et à l’Organisation du commerce ou à celle des brevets, à la Cité des métiers et à l’Office de la comm’... On y a donné «Lem» en modèle sans dire ce qu’elle fabriquait, on y a vu la volage «Temenos» revenir en jeune vierge, et on a tu que le succès technique d’Israël venait surtout de sa mauvaise éducation. Trois cas parmi d’autres qui peuvent servir de travaux à domicile; mais en attendant les dernières leçons (de l’année: webster.ch sinon creageneve.com), c’est l’heure de la récré pour médire du prof ès «sorties de la boîte» («Think out of the box» est le devoir nouveau de la libre pensée).

Tout le monde «Trouvetou»
Rien ne sert de dire «laissez-moi, je suis nul!»... il y a un guide de «L’innovation pour les nuls» (pourlesnuls.fr); d’ailleurs - et autre «must» de tout colloque «innovatif» - «en chinois, le même signe dit «risque» et «chance»»... Hélas! Ce prêchi-prêcha plane au-dessus de la réalité: sinon, pourquoi la Suisse – championne de l’investissement en informatique dans tous les domaines depuis un demi-siècle – est-elle soudain proclamée «à la traîne des autres pays industriels dans le numérique»? Et un simple coup d’oeil sur l’histoire de Reuters et de Sinclair, du Minitel et d’Internet, de Steinway et de Panhard, du Crédit Mobilier et de Microsoft, de Bell et de Bührle, du Concorde et d’Eternit, de Biogen et de GeneProt... sans parler de Zamenhof qui n’a pas réussi, de Turing poussé au suicide et d’Euclide qui n’a peut-être pas existé... bref, sur presque toutes les «entreprises» du monde... le montre: il n’y a pas de «justice» dans les révolutions industrielles. Un des «inventeurs» du Web – Robert Cailliau – a trouvé une nouvelle constante: «I x R = C»... I étant l’innovation et R, le revenu qu’on en tire... bref, les grandes idées rapportent peu (sinon – au mieux – une gloire un jour). A défaut de justice, reste un besoin: «Dire qu’Internet sera votre avantage concurrentiel est aussi sot que si on le disait des toilettes: toute entreprise doit en avoir», clamait un prophète il y a trente ans (et – de fait – c’est souvent là que germent les «idées»).

Innovation sans nouveauté
Les prophètes d’aujourd’hui ont-ils du retard sur ceux du siècle – ou juste de l’an - passé, en matière d’entreprise innovante (sinon «novatrice»)? Car l’an dernier, à la Semaine de l’entrepreneuriat (liberezvosidees.ch), la séance la plus vivante fut celles des champions de l’échec (fuckupnights.com). Cette année, Tout l’Immobilier-Emploi & Formation a suivi l’Université, pilier de la Semaine qui avait agendé tout un après-midi sur «Entrepreneuriat, innovation et sciences humaines et sociales: quel potentiel à l’ère numérique?». Avec le mot magique «sciences» et la présence d’un père de feu GeneProt, on aurait dû toucher des vérités... mais le public n’a guère pu toucher le micro... tant les experts le tinrent fort (je suis parti au premier tiers, car – ce fut dit – «le public aura la parole juste à la fin»). C’est là qu’on voit que les «gradés» savent se placer à chaque Révolution qui change de Caliphe: tantôt au début tantôt à la fin, les banques ont coincé le Nasdaq, Amazon a servi les maisons d’édition et Amadeus, les agences de voyage, Google devient mandarine à la place des mandarins et Uber, placeur à la place de l’Office... et le fameux «mooc» n’est qu’un cours magistral élargi, tandis que la bibliothèque s’abrite sous un «système propriétaire» (Wikipedia est plus dans le coup, et... dans la dèche). Même un des experts à la table ronde a perdu les nerfs face à cette «récup» (allthecontent.com). Plus dans le vif la semaine d’après, un sommet sur les plates-formes «de partage» (ilo.org/global/topics/future-of-work/news/WCMS_583490/lang—en/index.htm) a permis au syndicat Unia et à Uber de se parler. Mais la question de fond est ailleurs: si on juge à leur «succès» la valeur des idées, c’est qu’on a mal compris ce que «social» disait aux sciences!

Boris Engelson

  Télécharger l'article au format PDF

Dernière mise à jour 11 / 12 / 17