Du talent à revendre

Cet hiver, on a vu dans ces pages ce qu’était un «bon» chasseur... paysan... artisan... et l’artisanat étant fait, il faut le vendre: place, cette fois, au commerçant. Qu’est-ce qu’un bon commerçant?

Si le paysan et l’artisan sont intouchables – par sympathie ou par nostalgie – le commerçant a mauvaise réputation; ou, du moins, c’est une cible très «populaire», dans les deux sens du terme.

Sous les couleurs, le noir et blanc
Le «peuple» répondra à la question en ricanant: «Un bon commerçant est celui qui prend la plus grosse marge» pour s’en mettre plein les poches. Et «en-haut», comment voit-on les choses? Le jury du «Prix du commerce» (ge.ch/ecoguichetpmepmi/prixducommerce) juge par l’effort: accueil, écoute et décor. L’Organisation mondiale du commerce voit la qualité dans le «fair-play»: que le meilleur gagne, sans mettre aux autres des bâtons de douane dans les roues. Quitte à faire du commerçant un simple transitaire ou gestionnaire. Retour au peuple, une fois le rire passé: un bon commerçant est celui qui a repeint sa boutique en vert bio ou en rose social. Mais le commerce n’avait pas attendu ce «noir et blanc en couleur»; dès 1675, Jacques Savary, dans son guide «Le Parfait négociant» (droz.org), mettait d’emblée l’éthique en avant: «Le succès ne peut être heureux quand la fin n’est pas juste». Comme dans les cas qu’on a vus depuis l’affaire du chasseur, on va voir les divers «bons» angles du commerçant.

Le baiser de la mort
Du concessionnaire Emil Frey et des vendeurs de Tesla, quel camp a fait le «bon» choix commercial? En optant pour la vente directe, Tesla se crée une image de marque populaire... quitte à n’être pas membre de l’«Organisation internationale des constructeurs automobiles». Etre ennemi des marges «inutiles», est-ce être ami du peuple? La «grande distribution» a commencé petite, pour éviter les intermédiaires de l’épicier du coin. Gottlieb Duttweiler – le créateur de «Migros», qu’il offrit à ses «coopérateurs», avait été choqué par le poids des «intermédiaires». «Quand je tentais de faire des affaires en Amérique Centrale, j’ai constaté que le livreur qui portait en camion les fruits du champ à la gare gagnait plus que le paysan», disait-il à la radio (cité de mémoire). Mais près d’un siècle plus tard, l’amie du peuple «Migros» est perçue (à tort?) plutôt comme une machine à écraser le paysan et l’épicier. Quant à la «Fédération nationale d’achat coopératif» des gauchistes Max Théret et André Essel, elle a misé certes sur les prix, mais aussi sur le conseil et la confiance... dans l’ambiance «conviviale» de débats de société... âge d’or révolu, la chaîne ayant fini dans les bras de François Pinault. A ce stade, la question reste donc entière... qu’est-ce qu’un bon commerçant?

Gagner de l’argent rapporte peu
Ceux qui tiennent à l’imagerie de l’«affameur» objecteront, face à ces affaires «populaires»: «Le commerçant est toujours aussi rapace... il a juste changé de nom et de lieu... c’est le «négociant» en matières premières ou en papiers-valeurs des marchés financiers». C’est vrai que celui-ci – vu dans son décor exotique – semble le pur «intermédiaire» parasitaire; mais les arguments des «affamés» – vus de près - sont mal cousus, même de fil blanc. D’abord, si on tient le compte des griefs, on voit que le négociant «spéculateur» est blâmé à la hausse comme à la baisse. Ensuite, on voit que (même là) les marges sont – de plus en plus – faibles; et enfin, l’idée que «c’est l’acheteur qui fixe les prix» - comme on l’a encore entendu ces jours à l’Université – ne tient pas la route. Même aux enchères – et celles de l’art sont parmi les plus truquées – l’acheteur doit être le mieux-disant, avec souvent une «réserve» du vendeur.

Colon, un faux métier?
On voit donc que ni le traficant de guerre, ni l’écraseur de prix ne collent avec le «bon» commerçant. Alors changeons la formulation: y a-t-il une part de «mérite» dans une affaire «réussie»... et qu’est-ce qu’un commerçant «avisé»? On ne parle pas ici des industriels à valeur technique ajoutée, comme Armand Peugeot ou Steve Jobs. Ni de ces banquiers qui font fortune avec «Other People’s Money», comme disent un livre et un film. Mais que penser des «détaillants», des «grossistes»... et de ceux entre deux? Le succès de l’ami Gottlieb était-il mérité, dans le mi-gros? Et celui de Coco Chanel: usant de la mode ou abusant de la comm’? La famille Bunge – parmi les bêtes noires des amis de «l’économie réelle» - a commencé les pieds bien sur (ou dans la) terre... à preuve les reportages de Jules Huret en Argentine. Et sans être du genre Louise Michel, la vie d’un Alfred Baur ou d’un Hermann Siber est bel et bien un roman.

Moraliste, un vrai métier?
Les militants qui – toute l’année au Palais des Nations - décrivent le commerce comme négrier par nature, pensent qu’un bon commerçant est celui qui faute assez chaque jour pour être cible d’un jet de tomates une fois l’an (stopcorporateimpunity.org et fifdh.org). A voir, car même une historienne de gauche, qui a soulevé deux ou trois coins du voile cet hiver (lamarmite.org/evenements/les-conferences-populaires/catherine-larrere-2018/), trouve plein de charme aux négociants. Mais sans doute la première vertu du commerçant avisé est-elle de se méfier des évidences. Celles des «Attac», mais même celles validées par les Hautes écoles de commerce: c’est ce qu’on appelle «l’instinct» commercial.

Boris Engelson

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Dernière mise à jour 10 / 12 / 18