Le savoir, un mensonge par omission?

Dans ce texte, on va voir une fois de plus – mais par une étude de cas... d’école – que les milieux savants sont les plus formateurs, mais aussi les plus formatés. Pourquoi? Cela reste un (demi) mystère.

On a déjà dénoncé, sur ces pages, la dérive d’organisations internationales à l’expertise au-dessus de tout soupçon. Ces jours, on a encore signalé (voir n° 895) un incroyable paradoxe: au fameux «Sommet mondial sur la société de l’information», dont l’Unesco est une des trois reines mages, les séances les plus libres (de parole et de pensée) furent celles de... l’Iran et de la Chine! C’est dire... que les statues classiques du savoir ne peuvent parler que la langue morte des oracles! Un cas tout aussi frappant a été fourni en mars par le Festival «Histoire & Cité» (histoire-cite.ch): fils des meilleurs esprits – qui peut le nier? -, le Festival a prouvé, hélas! et une fois de plus, que même des Prométhée ne peuvent vaincre les pesanteurs d’une «intelligentsia» européenne à bout de souffle.

Les Révolutions sont-elles attardées?
Bien sûr, 2018 rime avec Mai 68: normal, donc, que le festival ait fait large place au sujet... et cela tombait d’autant mieux que le thème d’Histoire & Cité cette année fut «Etre libre». Le mouvement étudiant d’il y a cinquante ans a donc repris ses quartiers, par débats et cours à Uni-Dufour, et par expo sur la Plaine de Plainpalais. Un autoportrait encadré par les exécuteurs testamentaires... mais comme souvent, la vérité sort du cadre. L’expo d’abord: sur un tel sujet, les avis d’un Jean-Pierre Keller ou d’un Rainer Michael Mason (deux experts en art pop ou classe... comme on n’en fait plus, et témoins directs du mouvement à Genève) auraient mis du relief. On a préféré la rhétorique de la Haute école d’art, qui a confié cette exposition à un historien français du graphisme... sérieux, mais garant d’un «engagement politique» sans fausses notes (là, les Antenen père et fils nous manquent). Bien que cité à l’affiche, un témoin clef a dû taire un point clef: le sectarisme des militants d’époque... hélas, héritage durable du progressisme. «Des camarades m’avaient – avec grand sérieux - promis au futur «camp du Brassus»», put-il juste glisser à l’oreille d’un compère, pendant que le «commissaire» traînait ses ouailles d’un panneau à l’autre. C’est clair et net, on compte bien plus d’oubliés que de célébrés, dans cette «histoire». Un cas sur cent: pour l’histoire «universitaire», aller sur les traces de Mohamed Kasm (poète disparu critique de Piaget) eût été un bon sujet de «mémoire» estudiantin. De fait, c’est aux gardiens du temple (les «Archives Contestataires») que fut sous-traité - pour l’essentiel – le volet «68» du festival: un peu comme si on chargeait les prêtres d’Ecône d’écrire l’histoire des religions. Bref, «Etre libre», mais pas de voir Mai 68 sous un angle neuf, comme le font sous des cieux plus cléments Romain Goupil dans ses films, ou Jean-Pierre Le Goff (soixante-huitard qui pense que ses pairs sont des ados demeurés) et Barbara Lefebvre (agacée par les enfants gâtés... du politique) dans leurs livres.

L’histoire n’a de sens que poing levé?
Assez pour Mai 68, mais pas si simple de le quitter: de Berkeley à Genève en passant par Paris, le mouvement étudiant s’est nourri de celui contre la Guerre du Vietnam... or à Histoire & Cité (dans une petite salle aux étages), on apprit que «l’offensive du Têt» ne fut pas ce qu’on croyait... plutôt «un moyen pour Hanoï de se défaire de ses alliés au Sud»! Petit accroc à la grande toile de fond rouge, titre d’un film culte de 1977 projeté au festival. En soi, le «rouge» n’est pas un problème: ce qui l’est, c’est le faux-semblant rebelle pour défendre un statut. Le cahier des charges de ce genre d’événements est implicite, mais contraignant: «Faire peuple». «Contestation», «libération», «résistance», «aliénation»... «militant»... tels étaient les mots clefs des titres et débats. Quant on s’en étonnait auprès des bénévoles à l’accueil, la réponse était sans appel: «C’est normal qu’il y ait une tonalité de gauche... le thème cette année est la liberté!». Un trésor de gauche, la liberté? «Bien sûr!»... voilà les «savants» que produit notre Faculté. A un des débats les moins «cadrés», on a tout de même conclu que «les gens de gauche sont ouverts... ceux de droite, bornés»... et que si par miracle une droite faisait naître un «auteur», autant «l’éviter». Le soir en sous-sol fut moins strict, et permit même de voir un oxymore sur scène: la dizaine de «Reporters Unplugged» choisis par les sages «Sept Info» a inclus... Slobodan Despot. Réflexe anar de «presse» contre son propre «sérieux», cette audace de «Sept Info»? D’habitude, le dialogue de l’histoire avec les médias est celui du maître avec son disque. Ce qui lèverait le «demi-mystère» du début: au libre marché du livre, même un prof joue moins au mandarin: la salle la moins «intox» du Festival fut l’espace de la... librairie Payot, sinon celui de la revue «L’Histoire» (dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-00584023/document). On doit toutefois aux étudiants d’avoir fait venir un historien amateur qui défraie YouTube. Bref, même avec le «collectif Points de vue»... peu de regards croisés à Histoire & Cité.

Les barbares sont-ils modernes?
On voit donc, une fois encore, que le détail des uns est le diable des autres, et l’archive des uns est la scorie des autres. Je saisis soudain pourquoi les médias anglais disent qu’un reporter doit tout noter... même la couleur des souliers. Pour ma part, à tout «symposium international», je compte le nombre de gens dans la salle: que de fois on a un pelé et trois tondus... parlant haut et fort à prix d’or. «Qui est là» et qui n’y est pas? c’est toute la question du cadre (cf. plus haut). A Histoire & Cité, la manie des «souliers» m’a fait noter souvent trois femmes pour un homme; ayant aperçu la brochure «Histoire et genre» en pile à la table d’accueil, j’ai voulu questionner ce «fait social genré»... Réponse: «Je suis choqué que vous ayez compté». Pourtant, devant nous, les «bénévoles» arrêtaient les passants pour noter sur leur tablette âge, opinion, e-mail... Ce qui boucle la boucle avec la «société de l’information» évoquée au début de ce texte, et où même un Paul Bairoch ne saurait mettre les pieds: Histoire & Cité a bien eu une séance sur l’histoire du Web... mais depuis l’aube de l’économie «innovante», que de tonnes d’archives écrites ou sonores les historiens laissent passer à jamais (quitte à écerveler les jeunes ingénieurs: voir opengeneva.org). Certes, on peut «être libre» de fermer les yeux pour rêver à son «autre monde», et de préférer le rouge du tribun au bleu de la silice. Tant que la couleur n’enferme pas: l’homme clé du festival sera d’accord... la couleur la barbarie se montre noir sur blanc (dissidences.hypotheses.org/5691). Erik le Rouge n’était rouge que par les poils, mais il devança les «Grandes Découvertes»: homme libre... à contre-temps. Alors, le monde savant est-il bloqué par sa queue de paon, comme le goéland par ses ailes? «L’orgueil de l’esprit (...) se complaît dans la loquacité et (...) la vanité populaire (...) se paie de mots (...) c’est l’aristocratie de la parole substituée à celle de la naissance» (Astolphe de Custine).

Boris Engelson

  Télécharger l'article au format PDF

Dernière mise à jour 16 / 07 / 18