Les métiers pour illettrés

Spécial «Formation» comme dit l’agenda d’emploi & Formation, ce numéro... ou normal «Emploi» comme veut le calendrier grégorien? Peu importe, car le sujet de ce texte est juste entre les deux: quel travail peut-on trouver sans écoles? Vous direz «au moins quatre: artiste... ministre... camelot... mendiant»; mais à y voir de près, ce n’est pas tout à fait vrai.

«L’école des mendiants» d’Albert Cossery (auteur de «Mendiants et orgueilleux») décrit l’art – pour une petite mendiante - de faire craquer le passant. C’était une nouvelle comique, mais dans la vie réelle, celui/celle qui mendie avec une guitare ou une mimique est mieux perçu(e) que celui/celle qui fait la manche: «mendiant» vient d’un mot latin qui veut dire «faute», tandis que l’artiste de rue est perçu comme tel. Ce qui nous mène aux «sans-papiers» scolaires au haut de la gamme. Feu Charles Aznavour est devenu une vedette avant l’âge de fin d’études, et admettait son «inculture». Le showbiz est une école en soi, et Philippe Clay s’est moqué des jeunes lettrés dans «Mes Universités». Soljenitsyne avait certes étudié les maths, mais c’est l’école des «camps» qui a fait son succès. Et on ne sait toujours pas bien qui a écrit les «bestsellers» italiens, sous le nom d’Elena Ferrante. Pour se placer dans les médias, on est jugé sur pièce, sans tenir compte du passé; si l’article est bon, ou la photo, unique... tant mieux. Ce qui explique l’obsession – pas trop saine - des reporters pour le «scoop» (le film «The Cleaners» en montre aussi la censure). D’ailleurs, Paul Julius Reuter et Joseph Pulitzer ont été formés sur le tas. En science, l’arbre sauvage porte moins de fruits... au marché, mais Michael Faraday, Thomas Edison et Steve Jobs montrent qu’il offre un régal à qui va à la forêt. Tout ceci soulève une question gênante: les artistes et auteurs qui ont leur public n’ont pas besoin de subsides... et ceux qui en réclament, comment juger leur mérite? Même sans aide ouverte, que d’auteurs en France ou au Brésil ont dû leur succès à leur couleur politique.

Tombé du ciel ou sorti de l’enfer
Autre domaine où le résultat présent prime les études passées: celui des camelots et bricoleurs. C’est aux puces qu’on apprend le mieux le commerce... un vendeur sorti de prison peut gagner une fortune à la commission... et de temps en temps, la presse parle d’un «self-made-man» illettré, comme Chris Dawson. Pour «entrer en politique», il faut avoir, non pas des titres en droit, mais juste des droits civiques: Adolf Hitler avait raté l’école d’art, la bio de Willy Brandt passe ses études sous silence, Lech Walesa et Luis Inàcio Lula ont connu l’école syndicale. Et – en principe – tout catholique mâle peut devenir Pape, et tout prince héritier, roi même sans culture (mais ce n’est guère prisé). Même un rhino a eu sa chance jadis, quand les Guatemaltèques le choisirent par dérision. Le «Nobel de la Paix» se gagne au courage; par contre, si vous savez les mots clefs, vous ferez carrière sans peine en créant une asso ou une «ong»... subsides et podiums garantis. Restent les esclaves et la «Légion». Le site legion-recrute.com n’exige – pour les savoirs - que «lire et écrire dans la langue maternelle». Quant aux esclaves, ils étaient souvent d’un niveau culturel supérieur à leur maître: Esope, Epictète, Térence... étaient des esclaves affranchis.

Libérer le passé des mythes
On imagine que jadis, les métiers étaient libres: nulle loi pour en limiter la pratique. Le Code d’Hammourabi prévoit certes des pénalités pour les architectes en cas de malfaçon, mais n’exige pas de diplôme «polytechnique». Mais l’histoire des métiers se confond – pendant des siècles – avec celle des castes ou des jurandes: on naissait potière africaine (si j’ai bien compris: voir archeo-gallay.ch); et ce n’est pas pour rien qu’on parle de «francs-maçons», même s’ils ne sont plus aux chantiers. De nos jours, les lois sociales et scolaires limitent chaque jour un peu plus – souvent au nom de la sécurité publique et à la grande joie des syndicats et des Universités - la liberté du travail proclamée par la Révolution française, abolissant alors les jurandes de l’Ancien Régime. Les «initiations» avaient leur part de secret, jusque dans le langage et l’écriture, qu’on voit revenir par les acronymes en vogue chez les lettrés de la technologie ou de l’humanitaire. Ainsi, la formule «savoir donne du pouvoir» s’inverse, et le pouvoir construit ses savoirs codés. Preuve en fut faite au «Forum public» de l’«Organisation mondiale du commerce» où – sur une centaine d’ateliers – j’étais à celui sur «le bien-être animal dans la politique commerciale». Journaliste – donc supposé «singe» ou «âne» - je n’imaginais pas combien les juristes peuvent rendre obscures nos propres affaires.

Boris Engelson

 

Dernière mise à jour 10 / 12 / 18