Visite au service de déstatisation

Les statistiques sont révélatrices des questions que nous voulons ou non nous poser, plus que des réponses que nous pouvons ou non leur apporter. La vingtième conférence des statisticiens du travail (voir ilo.org) fut moins porteuse d’affirmations que d’interrogations: un changement bienvenu. On a même flirté avec l’idée d’une «déstatisation» des indicateurs économiques.

«Les paramètres que nous devons étudier dorénavant portent sur des réalités que nous ne pouvions même pas imaginer il y a dix ans, voire cinq ans», admettaient les experts, en réponse à des questions de l’auditoire. Certes, les salariés ont toujours été une minorité... de plus en plus privilégiée: dans le monde, le travail informel est majoritaire... seuls les pays riches n’ayant qu’un emploi sur cinq «hors système». Le numérique est en train de changer la donne, avec l’«ubérisation» de l’économie, le travail délocalisé à domicile où à l’étranger, les robots qui disqualifient les diplômés, et les sites de rencontre employeurs-employés. Pourtant, ces mutations n’étaient pas dans le collimateur des grandes organisations (à la rigueur, dans celui des journaux gratuits). Sans doute la «structure tripartite» dont est si fière l’Organisation internationale du travail – chaque pays est représenté par des délégations gouvernementale, syndicale et patronale – a-t-elle été un frein à la perception de ces nouvelles formes de travail qui sapent la base des syndicats et du patronat.

L’indic n’a rien dans le ventre
Pis... les «indicateurs» sont trompeurs... bien des pays omettent les trois quarts des gens dans leurs enquêtes... et chacun a sa définition du revenu, du statut, voire de l’emploi: le chiffre peut ainsi changer à cent pour cent. On a aussi des tabous: si le travail non payé des femmes à la maison suscite de l’intérêt depuis des années, la «femme entretenue» est dans la tache aveugle. Quant au Rouanda, son expert a pu faire un bel exposé, sans un chiffre sur l’emploi par ethnie... bien sûr. Pourtant, ces mauvais chiffres coûtent cher: un demi-milliard ou un milliard dans le monde, si j’ai bien compris. Aussi pense-t-on qu’à l’avenir, on devra les puiser plus aux sources «secondaires», comme l’a dit le dernier jour l’exposé le plus concis, mais allant droit au but.

Intox sans fake et sans reproche
On retrouve ces travers, sinon ces aveux, dans les chiffres de chez nous... et l’horreur saute aux yeux quand on «désagrège» les indicateurs. Pour conforter les vantardises de nos dirigeants, on a des statistiques à foison: depuis le début du siècle, nos autorités ont créé «100 000 emplois», voire «200 000», selon les circonstances oratoires; or, les patrons en faillite et les employés au chômage ont une autre vision. Et là, plus de chiffres: «Nos services ne tiennent pas le compte des boîtes qui ferment ni des emplois perdus... nous ne pouvons vous fournir aucune analyse sur qui, dans quelle branche ou quel poste», voici ce qui se dégage de mes échanges de mails avec les Offices cantonal ou fédéral. Des équipes très savantes et aimables, au demeurant... qui m’ont invité à me perdre avec elles dans leurs tables «Excel». Grandes feuilles, mais maigre contenu, dont le gros tient en une phrase: plus de quatre mille emplois créés par des firmes neuves en 2015 (à Genève)... dont la moitié par des boîtes à un seul poste... surtout dans les services techniques ou sociaux... ça suffit à nos ministres pour piloter l’économie! «Statistique» vient de «étatique»: dans le monde moderne, ce qui est «chiffré» est «scientifique» et ce qui est «officiel» est «sérieux». Et si les doutes de l’Organisation internationale du travail ouvraient la voie à une «déstatisation» générale?

Boris Engelson

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Dernière mise à jour 12 / 11 / 18