Noblesse du travail et manants de l’emploi

Chaque semaine, Emploi & Formation revient sur la question: où sont le nord et le sud... le haut et le bas, en matière de travail et de savoirs? Question sans cesse nouvelle, comme chaque jour et comme chaque cas. Cette fois, c’est par l’actualité de quatre «événements» qu’on va
se remettre à l’ouvrage.

Double «quarantième», le même jour à Genève: celui du «Collège du travail» et celui de «Webster University»; mais aussi deux forums opposés: «Entreprises et droits de l’homme» et «Global grain». Mais pourquoi donc, sur les boussoles modernes, les points cardinaux sont-ils inversés?

Le titre fait le moine
Un banquier mal famé – François Genoud – disait «mieux vaut être en bisbille avec Dieu qu’avec la loi suisse». Il a poussé le bouchon trop loin, mais son adage dit vrai... le patron d’une grande firme qui foule aux pieds les droits de l’homme n’est pas un salaud... c’est surtout un crétin... ça ne se règle pas à coup de cours d’éthique, mais de bonne gestion. A l’inverse, les bobards n’ont jamais coûté bien cher à la «société civile», qui prospère sur deux ou trois mots «humains» et «sociaux» que le «public» veut entendre. Et qui est venue au Palais des Nations par milliers comme on va à Lourdes, pour trois jours d’exorcisme contre la diabolique économie «marchande»... dans une ambiance de tribunal populaire ou de ligues vertueuses. De ces cent ateliers aux clameurs indignées, le rare journaliste tira la morale qu’il put saisir: un employé qui tue son patron, c’est un délit pénal... mais un patron qui gifle un employé, c’est une affaire de droits de l’homme. Quant au droit de frauder l’assurance, enjeu local au même moment... mais trêve d’ironie... Une fois de plus, dans notre monde saturé de comm’ et d’experts, la réalité se réduit au vocabulaire. Et si le monde des «droits de l’homme» fait désormais une fixation sur les patrons, cela relève plus de la psychanalyse que de la déontologie... ça mériterait un livre, qui mettrait sans doute en lumière des parallèles entre la rhétorique actuelle contre les «entreprises multinationales» et celle de jadis contre les «financiers cosmopolites»... seule la connotation raciale faisant désormais mauvais genre. Le titre colle mieux que l’habit pour les airs de sainteté: selon que vous serez perçu comme producteur ou comme intermédiaire, vous serez jugé de haute moralité ou de basse besogne. Les moralistes modernes ne sont donc plus des intermédiaires de la bonté divine, mais des producteurs du bien commun. A deux pas du Palais des Nations, par contre, se tenait le sommet du courtier type... celui du négoce: «Global grain». Experts en parasitisme... mais pas au sens où l’on croit: ce qui frappe, si on se donne la peine de voir les stands ou d’ouïr les débats, c’est la variété des métiers qui se rencontrent là: experts en finance, certes, mais aussi en céréales, en transports, en météo... et, bien sûr, en parasites... ceux dont souffrent les champs. Même si les habits sont plus chics à l’Hôtel Intercontinental qu’au Palais des Nations, ces gens sont bel et bien de terrain, en Russie ou au Brésil, en Turquie ou en Thaïlande, au Canada ou en Inde. «Votre intox me protège de celle d’en face», ai-je dit pour avoir mon badge: et celui qui me l’a tendu a tenu alors des propos très sages sur l’universalité de l’intox.

«Pas d’alternative»: slogan libéral ou militant?
Les deux «40e» anniversaires aussi ont livré leur lot de surprises. Le «Collège du travail» se veut une mémoire syndicale, et lors du débat avant la fête, on a suggéré de transmettre cette mémoire aux apprentis par le biais de l’école. Comment... c’est là que les polémiques naîtront... mais c’est vrai que notre société de la connaissance ne s’intéresse à la mémoire que pour en masquer les trous... et une soirée à l’Institut national genevois, une semaine plus tôt, avait bien dû constater le manque de cadre pour (entre autres) les archives d’entreprise. Mais au 40e du Collège du travail, d’autres propos ont été remarqués: certains orateurs n’hésitant pas à dire au public (tous des vétérans malgré l’annonce de l’Uni) ce qu’il ne voulait pas entendre. Par exemple, Jean-Michel Bonvin (professeur à l’Université), qui a refusé de cautionner les slogans sur le complot de patrons toujours tapis dans l’ombre pour s’en prendre aux employés. Il voit même dans le mouvement des années soixante un double combat: celui contre les inégalités, mais aussi une aspiration «d’artiste» pour réenchanter le travail... «et ce besoin, le patronat l’a très bien entendu; il a dès lors misé sur un personnel plus créatif, car engagé» (ce qui explique sans doute l’expression «ressources humaines»). On peut ou non partager le propos, mais un homme de gauche qui ne cherche pas à plaire, c’est précieux. Surtout à un moment où tout le monde est aligné sur les mêmes discours, comme on l’a vu plus haut au Palais des Nations: militants, médias, chercheurs, experts, institutions, communiant dans des bonnes causes qui ont à la fois le premier et le dernier mot. Autre «40e»: «Webster University» a ouvert un campus à Bellevue il y a quarante ans, et une table ronde «Resilience in the workplace» (bref, le rebond après «burn-out»... voir aussi fer-ge.ch le 6 crt) marquait le coup. On y a appris que, face à l’automation, les jeunes disent «numérisez vite notre job... il est ringard... je peux passer à autre chose»; les vieux disent «pas touche à mon job... rien de ce que je fais ne peut se passer de moi»; mais que ceux à mi-carrière ne pourront survivre qu’en réinventant leur job à travers le processus de numérisation. Quant à l’équilibre entre stress des premiers de classe et planque pour tire-au-flancs, n’est-il pas une vue de l’esprit des patrons? En période de chômage, ceux qui sont dehors trouveront toujours excessifs les privilèges de ceux qui sont dedans... lesquels jugeront toujours étriquées les concessions qui leur sont faites.

Boris Engelson

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Dernière mise à jour 10 / 12 / 18