Peut-on tirer la couverture sans la déchirer?

Depuis la nuit des temps et de nos jours encore plus, une bonne part des humains sont laissés pour compte: veuve, orphelin, malade, vieillard, voire artiste maudit... bref, tous ceux qui ne peuvent «vivre de leur travail». Le Congrès sur la «couverture sociale» pour tous, qui vient de se tenir à Genève (oe.cd/social-protection), défend donc une cause très noble. Quant aux solutions...

Je ne comprends pas... depuis ce matin, chaque orateur dit que dans son pays, la protection sociale est ancrée dans la loi... mais en fin de journée, on constate que deux tiers des humains ne sont pas couverts»: même cet économiste syndical argentin criait son désarroi. On saisit moins que jamais pourquoi la couverture n’est pas encore «universelle» (usp2030.org).

Le ministre pouvait dormir
Certains font remonter la sécurité sociale au grand Bismarck ou au petit Napoléon... d’autres, à Adam, Jésus ou Mahomet... les plus savants, à Tonti, Leibniz, Trajan ou Bolivar... bref, l’idée a toujours été naturelle, dans les sociétés pastorales comme citadines. Seules défiaient ce réflexe les sociétés de chasse ou de caste. Après la Seconde Guerre, l’Etat-providence était devenu l’horizon de la civilisation, promis par la démocratie techniciste, la révolution socialiste, ou l’indépendance nationale. Et ça a marché, en Europe, du moins, entre le ministère de l’Economie et celui des Affaires sociales (celui du Travail étant assis entre deux chaises): les gens normaux gagnaient leur vie par un emploi salarié toujours mieux payé... les affairistes faisaient grande fortune ou beau mariage... et les non-rentables recevaient une rente. Alors, désormais, qui ou quoi s’oppose à étendre cette sécurité à tous, au point qu’on doive commencer le Congrès – tenu au Bureau international du travail – par une plaidoirie «pour»?

Remède ou placebo?
En un demi-siècle, le déficit de la «providence» est devenu le casse-tête même des Etat riches; en Suisse, la couverture des soins dentaires ne passe pas si facilement; aux Etats-Unis, on a fait un pas en avant et un pas en arrière (même si – quoi qu’on en dise – les pauvres y ont droit aux soins d’urgence: voir healthcare.uslegal.com/patient-rights/the-right-to-treatment/); le clientélisme d’Amérique latine – de Péron à Chavez – est aussi dans l’impasse, et les pays de l’Est ont lâchés leurs acquis. Où est donc passé notre plein emploi, et notre système solidaire, bases de notre «contrat social»? C’est la plaie des bonnes causes de devenir le gagne-pain des bons causeurs. Au fil du Congrès, les experts – quel que soit leur terreau social – sont retombés dans la facilité: «Fiscalité accrue et dettes annulées» sont – sous des termes divers – les deux clefs du problème... «ce n’est qu’une question de volonté politique». Ainsi sera refondé le contrat social, car – on l’a répété à l’envi – le social n’est «pas une dépense, mais l’investissement le plus rentable dans l’avenir». Certes, toute dépense a ses profits, sans quoi on ne la ferait pas... et donc, leur «prendre l’argent où il est» - inusable slogan – c’est bien ce dont rêvent les riches.

Les riches à genoux... d’eux-mêmes
A l’heure de la pose, on peut poser la question aux oracles sous forme de jeu de rôle: «Je suis président du Club des Usuriers... vos «dépenses les plus rentables» peuvent allécher mes membres et donc couvrir vos besoins... suffit de me donner la preuve de vos dires, et d’émettre des bons payables à vingt ans». On a bien eu le cas de banquiers – comme Jacob Schiff - qui misèrent sur le rouge sans misère, ou qui – comme George Soros – sont pro de la «couverture». Réponse: «Oh! Vous n’aurez pas la patience... que vos requins ripaillent ailleurs»... bref, on noie le poisson, c’est le cas de le dire. Seconde tentative de tester les deux recettes: «Ai-je bien compris vos principes: je suis chômeur, nourri par ma femme... je vais donc lui réclamer de l’argent de poche... et emprunter sans retour à mes voisins»
Embarras, car c’est bien en micro ce qu’ils disent en macro... mais ils en voient bien l’injustice. Ultime essai: «Jadis, on avait le plein emploi et de hauts revenus: or le chômage galope, le «revenu de base» péclote, et les employés ne veulent pas lâcher d’«acquis»... comment refaire un contrat social?». Là, c’est le sauve-qui-peut: «Il faudrait des années pour vous répondre... excusez, on m’attend».

Quête de pain ou quête de rôle
Tout humain tient à la fois du rat des villes et du rat des champs... de la cigale et de la fourmi... ce qui explique l’attitude hésitante de l’électorat face à la fiscalité et à l’endettement. Ceux qui veulent échapper à ce dilemme font carrière dans le bonheur des autres: ce Congrès a donc répété le miracle de la reproduction des pains.

Boris Engelson

  Télécharger l'article au format PDF

Dernière mise à jour 15 / 04 / 19