La preuve par deux

La plupart des discours «sociaux» sur le travail mettent en scène l’employé recevant sa modeste pitance de son employeur. Le numérique - qui laisse aux prises des prestataires et des utilisateurs par l’entremise d’une «plate-forme» - brouille cette distribution classique. Une passionnante journée sur la «Global regulation of digital labour» l’a bien montré... au corps défendant de l’Organisation internationale du travail. Seul «l’éclairage» a pu faire croire pendant un siècle que la tragi-comédie comptait deux rôles...

Certes, il y a depuis toujours un troisième larron qui se superpose – c’est le mot – au couple infernal employé-employeur: l’Etat... d’où la fameuse structure «tripartite» de l’Organisation internationale du travail. Et puis, il y a des figurants: les professions libérales, par exemple, qui travaillent avec la tête plus qu’avec les mains. L’ouvrier, lui, n’a que ses bras à vendre, car l’usine a dépouillé l’artisan de son «outil de travail», comme on dit dans les bréviaires rouges. Mais un chauffeur chez Uber ou une prof chez Chatterbox entrent-ils dans ce schéma? Et qui est alors l’employeur, le prestataire, l’acheteur: le chauffeur est-il l’employé ou le client d’Uber... ou est-ce le passager qui est patron d’une heure... tandis qu’Uber est juste l’outil de travail? Une mère de famille qui vend en ligne le miel de son jardin ou ses poèmes d’insomnies est-elle «syndicable»? Et quid des sites pour «travailleuses du sexe» occasionnelles... sujet évoqué en passant autour de la table ce jour-là? Sans parler du Nasdaq, qui est – comme toutes les Bourses – une plate-forme «coopérative»... Quand on se pose ces questions, c’est comme quand on défait un Meccano: il y a bien plus d’une manière de le remonter.

La tête dans les mains
Le «séminaire de recherche» du 28 février s’appuyait sur «Digital labour platforms and the future of work», un rapport publié par l’Organisation l’an dernier déjà, et sur «Work on digital labour platforms in Ukraine», l’Est de l’Europe étant terre d’élection pour la sous-traitance numérique. Mais le seul titre révèle un malentendu... comme avec ces dessins à double sujet. Car on ne sait trop si l’objet central est le travail numérique ou la plate-forme numérique. Le travail numérique, c’est plutôt les prestations immatérielles: rédaction, enseignement, traduction... La plate-forme numérique, ça peut servir même à un manœuvre à trouver un job. Dans le premier cas, l’enjeu, c’est la faillite des médias, par exemple; dans le second, celle des syndicats: une virgule de différence dans la lecture du titre change tout. Mais c’est le plus diabolique, avec le numérique: il gomme peu ou prou la frontière entre travail manuel et mental: même une grue, un balai ou un bus peut s’actionner à distance, désormais (les métiers de la vente étant entre deux eaux).

Un horizon sans bouchon?
Malgré ces casquettes inversables, le panel du séminaire a surtout parlé de revenu, d’horaires, de fatigue, et de genre. L’Organisation a une obsession: ramener tout travailleur à la condition de salarié (voire de fonctionnaire), car pour les milieux «sociaux», ce qui est bon pour le salarié est bon pour l’humanité et conforte la civilisation. Ainsi veut-on mobiliser même les clients en faveur des employés contre les patrons de «plates-formes». Ça peut marcher à court terme, comme on s’y essaient les syndicats allemands, mais ça repose sur un malentendu. Dans la grosse industrie de jadis – l’auto, l’acier, les mines – les ouvriers ne pouvaient guère se passer des machines et contrats du patron... qui leur bouchait l’horizon. Mais les plates-formes – surtout celles pour des tâches de «services» - sont légères, au point que le prestataire et l’usager peuvent se voir à travers le système. Alors, si la «plate-forme» les exploite ou les parasite, pourquoi ne pas créer une association ou une coopérative... symboles de «fair work»? Mais là le malentendu devient historique, en ou hors ligne: même la «Coop» doit jongler avec trois balles si elle veut éviter la chute: les fournisseurs, les clients et ses propres employés. Seule différence avec une firme cotée en Bourse... elle n’a pas de dividendes à verser au grand méchant actionnaire. Mais ça ne change pas grand-chose, car les chaînes de magasin «privées» ne vendent pas plus cher et donnent les mêmes salaires... preuve que le «capital» se contente de peu. En ce sens, l’ennemi du client est l’employé, même si on est souvent les deux à la fois. Et si le salarié gagne le duel dans l’Europe «sociale», le client «gagne sa vie» par l’Asie sous-traitante, dont les bas prix ont sauvé le monde de la misère.

Si le boulot plaît, qui doit payer?
Ainsi, malgré cette morale salariale a sens unique qui - depuis le XIXe siècle – a mené vers le haut les salariés (guidés par «l’aristocratie ouvrière»... comme les typos), on pourrait bien avoir désormais une morale à deux voies, les travailleurs de la tête (et du cul, comme on l’a vu) tirant les manœuvres vers le bas des «plates-formes» de travail occasionnel sinon toujours précaire, mais – au moins – à heures et rang libres. Au fond, qu’est-ce qu’un artiste – qui travaille pour son œuvre plus que pour sa paie - sinon un précaire de la bohème? C’est sans doute pour avoir compris les morales en conflit que les «plates-formes» ont conquis le monde au nez et à la barbe des milieux de «progrès».

Boris Engelson

Pour en savoir plus: ilo.org, fair.work, technoark.ch.

  Télécharger l'article au format PDF

Dernière mise à jour 18 / 03 / 19