Etudes: les premiers sont-ils les derniers?

Si même les profs des meilleures Unis du monde disent qu’ils sont nuls, à quoi alors s’accrocher, pour faire des «études supérieures»? Les croyances les plus récentes – comme celle en la supériorité studieuse - ne sont donc pas plus modernes que celles aux miracles des saints.

Aux alentours de l’an deux mille, la «communauté internationale» s’est ruée sur la «société de l’information» pour prendre le train en marche. Un grand sommet s’est tenu sous l’égide des Nations Unies – par le biais de l’«Union (…) des télécom» et d’autres agences spécialisées – en partenariat avec la «société civile». Depuis lors, chaque année à Genève a lieu un «suivi» (itu.int/net4/wsis/forum/2019/fr), assez bien tenu en main par l’officialité (missions et agences, avec leur escorte de stagiaires). Mais parfois, un étourdi commet un lapsus… et une fois la vérité dite, dur de la remettre dans sa boîte. Ainsi de l’enseignement supérieur… qui ne s’en remettra sans doute jamais.

Les confessions d’un mandarin
C’était à une session sur le numérique et les Universités… présidée par des professeurs britanniques de haut vol… normal, les Universités d’outre-Manche sont les plus cotées au monde. Mais la cote est une chose, le savoir, une autre… et au détour d’une phrase lors de l’introduction, le maître de la table ronde parla de la qualité académique… ajoutant en vitesse (sans doute pour soulager sa conscience) que «d’ailleurs, pas sûr que nous – les instituts de prestige - soyons aussi bons qu’on dit». Il pensait que personne n’avait relevé son aveu… mais à l’heure des questions, il dut bien s’expliquer… et alors, il s’est lâché. «Les Universités sont devenues des machines à rêve… elles font du remplissage… de plus en plus, à prix d’or… en tablant sur les espoirs des jeunes… qui seront déçus - mais un peu tard - par ces produits frelatés». Telle fut en gros la mise au point de ce «Charles mort ou vif» savant (cf. le film d’Alain Tanner), qui vaut à plus forte raison pour la formation continue des adultes. On pourrait croire à un excès de langage isolé, mais au Salon du livre, deux autres érudits tinrent des propos guère plus flatteurs pour l’enseignement «supérieur». «Pour comprendre le monde, il faut remonter à une pensée d’avant la création des Universités modernes… et revenir à l’Esprit des Lumières qui les a désertées», a clamé soudain Jean-François Billeter, lui-même professeur émérite, lors d’un débat sur l’avenir de l’Europe (pas celle de Guillaume Klossa, ni de Guy Mettan). Quant à Laurent de Sutter - un juriste belge, auteur d’un livre sur la «pop philosophie» -, il s’en est pris (entre autres) à une icône de l’Université par excellence: Theodor W. Adorno, guindé dans son «mépris de la culture populaire», et pour qui la question ««Pink Floyd ou les Beatles survivront-ils à Pierre Boulez?» n’est même pas pensable!».

Le Web, calife à la place de l’Uni
On pourra objecter que «non, les hautes écoles sont en plein renouveau de leurs savoirs et en phase d’ouverture aux peuples… voyez les «humanités numériques» et la «science citoyenne»». Mais quand on a vu de près ces deux récents dadas des «chercheurs», on est au contraire surpris par la brutalité avec laquelle le corps académique tente de mettre la main sur ce que – à vrai dire – il avait tenté de tuer dans l’œuf il y a déjà trente ans. Car le monde universitaire, comme le monde médiatique, a d’abord pris de haut le Net, un peu comme Goliath vu par Nietzsche. Mais soudain, lorsque des milliards publics furent en vue, les chercheurs crièrent «le numérique, c’est nous»… en faisant tout pour le mettre sous clef dans leur coffre à eux. Ainsi, à une journée sur les humanités numériques à Uni-Bastions – pis, à ses ateliers «interactifs» -, une doyenne interdit au journaliste de poser des questions, qui risquaient de révéler les secrets de la petite cuisine numérique savante. Là aussi, un bug peut sauver la libre pensée, comme l’a prouvé Lorenzo Tomasin, venu de l’Unil au Salon pour défendre ses livres. Après les «humanités numériques», le mandarinat – épaulé par l’administration - a de même annexé les «sciences citoyennes», dont le grand congrès l’an dernier ne comptait en gros que des professeurs et des fonctionnaires. La vraie science citoyenne n’a pas attendu la République des professeurs: dès l’Après-Guerre, elle a inspiré le mouvement écologique… puis la micro-informatique… enfin la révolution numérique. Certes, ces disciplines ont été récupérées par les institutions universitaires ou par des associations humanitaires. Mais ces savants formés hors les murs sont désormais experts aux congrès les plus pointus, comme celui sur l’éco-chimie qui se tient ces jours à Genève (brsmeas.org).

Le documentaliste, un censeur qui s’ignore
On pourrait rêver d’une synthèse de l’érudition académique et de la curiosité publique par la bibliothèque numérique: le Web n’est-il pas la bibliothèque universelle enfin à portée de main, sinon déjà chose faite? On pourrait même voir dans la «documentologie», y compris l’analyse des sources, le b-a-ba de toute forme d’étude, supérieure ou élémentaire. Mais le document est chose trop sérieuse pour être laissée au documentaliste, comme on s’en est aperçu aux «Assises de l’édition» (salondulivre.ch/assises-pro/). Quand on remarque que l’œuvre monumentale du chroniqueur du XXe siècle Paul-Alexis Ladame n’a laissé aucune trace dans la mémoire institutionnelle onusienne, ni dans la conscience savante genevoise, on se dit que le triomphe du numérique n’est ni «la victoire du plus fort» comme s’en lamentent les éditeurs, ni même du plus intelligent comme le clament les technologues, mais du mieux adapté à la désertification de la connaissance.

Boris Engelson

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Dernière mise à jour 20 / 05 / 19