Du bon usage des intérêts mal placés

«En quoi notre congrès peut intéresser un journaliste?»: bref, le correspondant d’«Emploi & Formation» n’est pas admis au colloque. Les chercheurs réunis à la Maison de la Paix pensent-ils que les médias n’ont pas de goût pour les choses «intéressantes», ou jugent-ils leurs recherches sans «intérêt»? Le programme montre pourtant bien des choses «intéressant» l’emploi (voir sgvs.ch/annual-congress/8/program_details)... à commencer par le «mgnrega» (voir plus loin)!

«The effects of status concerns on labor markets (...)»... «Monitoring recruiters (...): determinants of ethnic discrimination (...)»... «(...) organizational practices and workers’ type of education»... «Estimating the returns to educational mismatch (...)»... puis un sujet macro pas facile à mettre en trois mots, «Estimating the potential output for Switzerland using the methodology of the European Commission»... enfin, deux sujets sur l’Inde rurale: «The impact of drought on human capital (...)» et «Domestic violence and female employment»... bref, on parle là d’emploi et de formation à tout bout de champ, même si le thème officiel cette année est – bien sûr – le «développement durable». Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le travail est à l’honneur chez ces chercheurs, car à voir la liste des congrès précédents de la «Société suisse d’économie et de statistique», on y trouve même la crise des retraites (il y a quatre ans à Bâle), et les inégalités (il y a trois ans à Lugano), sans parler des doutes sur la rationalité en économie émis à Zurich en 2012, ou de l’état de la recherche économique examiné à Neuchâtel, lieu du premier congrès en 2002. Là, il vaut mieux ne pas y voir de trop près, car depuis lors, la science économique a été taillée en pièces par des articles comme celui de trois auteurs – remarqué il a deux ans - dans «The Economic Journal» (John P. A. Ioannidis, Tom D. Stanley & Hristos Doucouliagos).

Mgnrega... ça parle à cent millions de gens
Portes fermées ou ouvertes... étude nouvelle ou redite... on est parfois sur la piste de sujets cruciaux; l’Inde, entre autres, toujours au bénéfice d’une mythologie. Il y a une douzaine d’années fut passé le «Mahatma Gandhi national rural employment guarantee act», (mrega.nic.in) donnant aux villageois le droit à un emploi salarié deux cents jours par an (pour des travaux de construction, le plus souvent). Plus de cent millions de gens en ont profité, et des femmes y ont trouvé leur première épargne... or, le parti au pouvoir (depuis cinq ans) semble préférer la femme pondeuse au foyer. Mais l’Inde couve tant de drames qui «intéressent» peu l’Europe... on dit même que dans cette «plus grande démocratie du monde», cinquante mille travailleurs meurent d’accident chaque année. Jadis, pour tenir les gens en place, on avait les castes... mais elles ne sont plus sûres... alors on peut toujours compter sur les cultes... mais là, on quitte le domaine de l’emploi (youthkiawaaz.com/2019/07/tabrez-ansari-mob-lynching-case-11th-matter-of-jharkhand/). On y revient avec «l’effet des sécheresses» cité plus haut: elles ont fait baisser les notes des écoliers de 4,14% en math et de 2,67% en lecture, avec des chiffres plus détaillés encore selon le sexe, l’âge... seul le degré de sécheresse n’étant pas chiffré... un détail, quand on est comblé par deux chiffres après la virgule pour l’impact sur le budget des parents. Tout aussi déroutant, l’intitulé «suisse» plus haut: masque-t-il les illusions comptables de la valeur, qui donnent de la tête en tout lieu, en tout temps, en tout sujet? Quand une monnaie varie de neuf zéros en sept ans (comme au Venezuela), est-ce à dire que la peine de l’ouvrier ou le pain du boulanger ait changé de «valeur»?

Quand la couleur en dit plus que les mots
Parmi les autres mots clefs des intitulés, on trouve un grand classique... la «discrimination»: à noter qu’en France, le curriculum-vitae anonymisé, censé assurer l’égalité des chances, l’a au contraire minée: «Les employeurs, quand ils voyaient un nom arabe sur les fautes de français, étaient indulgents... mais sans nom, l’orthographe prend le pas sur les circonstances atténuantes». Une autre étude met au jour un paradoxe de l’inégalité genre: les couples où la femme gagne moins que le mari marchent mieux, de l’avis des deux parties (un(e) Genevois(e) ayant vécu tour à tour dans les deux peaux l’a confirmé au séminaire du professeur Roberto Butinof). Quant au «statut», un sondage (fait Outre-Manche au début du siècle) a montré que deux employés sur trois préféraient gagner en titre plus ronflant qu’en salaire plus élevé. Mais ce n’est qu’un aspect de la question: plus on a de gens qualifiés, plus on doit inventer des titres et des niveaux... et nommer des médiateurs et autres communicateurs (il y a même des générateurs de titres: «basassadvertisingjobtitles» et «siliconvalleyjobtitlegenerator»). Bref, ce n’est ni à l’employé ni à son activité de s’adapter... l’intitulé les mettra d’accord en tout terrain... ce qui met à mal la notion de «mismatch» ou «inadéquation» ou «inadaptation» (selon le point de vue)... décrivant d’habitude le malaise causé par le décalage entre le diplôme et le boulot. Ce n’est qu’au sommet ou à la base que le «matériel» reprend le dessus... ou alors glisse tout en bas: au dernier salon de la micro-technique (ephj.ch), on a redécouvert les besoins en émailleurs et polisseurs... mais aux dernières élections, on a viré le mieux à sa place... et on refuse désormais un job au mieux élu. L’adéquation est donc une maîtresse très versatile, et prend parfois des contours systémiques: «Vous êtes de Prétoria! Bientôt ministre?»... «Non, je n’ai pas la bonne couleur», répond cette splendide blonde... «Mais alors, que doit faire désormais un Blanc pour avoir un revenu au «Pays Irisé?»... «Inventer son propre emploi!», quel inversion des rôles. Au fond, seul un emploi salarié peut être «inadapté».

Boris Engelson

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Dernière mise à jour 15 / 07 / 19