Le numérique est l’opium du peuple

Troisième «Journée du digital» dans toute la Suisse, le 3 septembre: on aurait pu s’en réjouir, si le haut clergé national du numérique n’avait convoqué le peuple dans... un cimetière, pour lui faire avaler des calmants sous couvert d’excitants.

Oublions les antiques automates d’Al Jazari ou de Vaucanson: la révolution électronique date d’un siècle au moins... celle du transistor, de septante ans... et le premier ordinateur familial fut vendu il y a un demi-siècle. Dès les années soixante, la feuille socialiste romande «Domaine Public» s’inquiétait du virage manqué par l’industrie suisse. Mais pas par le marché suisse, où – comme partout - la vague déferla sur les entreprises: il y a déjà un tiers de siècle, le Crédit Suisse se vantait d’investir deux cent millions par an en informatique. Les salons et la presse de la branche fleurissaient alors de Stanford à Paris et à Lausanne, même si la plupart ont disparu depuis (de jeunes graines – comme eCom - ont poussé depuis à Palexpo). Certes, en Europe, le monopole étatique des télécom veillait à ce que des rêves fous d’Internet soient tués dans l’oeuf. Mais – avec ou sans le Web du Cern - la fusion des ordis et des réseaux était inévitable: l’Union internationale des télécommunications se convertit à la diversité, avec son salon Telecom qui fit alors de Genève la capitale hi-tech du monde. Sur la lancée eurent lieu (au tournant du siècle) le Congrès mondial Inet, puis le Sommet mondial sur la société de l’information... avec un suivi annuel pour scander «It4dev» (à quoi s’ajoutent des sessions de l’Internet Governance Forum et d’EuroDig). Une décennie où Reuters tint le monde en haleine avec sa vitrine Infoworld, avant de sombrer aux mains de Born Again Christians. Tout cela à Genève, ce qui lui monta un peu à la tête; qui se souvient encore des mégaprojets comme Geneva Man, ou du premier passage de Swift à Palexpo? A Zurich, Niklaus Wirth fut pionnier du Pascal, mais depuis, la plupart des langues informatiques sont langues mortes. Dans le Jura, l’horlogerie a dû s’aliter deux fois en un demi siècle suite à une attaque d’électrons... la machine-outil a failli aller dans le mur avant le virage... Dans le Monde entier, la finance a été plombée par une moitié de chantiers logiciels inachevés... la «conception assistée» a mis l’architecture et le graphisme sens dessus dessous... l’édition et l’imprimerie ne sont plus que dans les mémoires à puces... Bref, la plus grande extinction du tertiaire... alors, les agitateurs numériques de Digitalswitzerland font penser à des enfants qui se sentent des ailes quand ils jouent sur un tumulus.

La faute aux industries fossiles
On dira que tout exploit s’exerce à tourner en rond avant la ligne droite; la «ligne», c’est le cas de le dire: au récent forum de l’intelligence artificielle (aiforgood.itu.int), un grand patron de Microsoft ou Siemens a dit que «le Bien... on le sait... il y en a dix-sept» (dans la ligne des «objectifs» des Nations Unies); Columbia University faisant le lendemain la leçon aux médias sur la ligne de Naomi Klein. A Genève, les seuls électrons libres qui ne filent pas droit se comptent sur les doigts de la main: Raymond Morel, Jovan Kurbalija, Geneviève Morand, Kaveh Bazargan et même Laura d’ImpactIA... Les experts patentés, eux, prêchent la ligne mais tournent en rond, car l’amnésie est leur outil de travail: un tout neuf «Digital Economy Report» (unctad.org) conclut que l’industrie numérique est - toujours plus - aux mains des Etats-Unis et de la Chine, et que le Sud - dépouillé de sa valeur ajoutée - n’en a pas sa juste part. Et l’Europe, sur laquelle le Rapport est un peu trop discret... l’Europe de Thomson, Turing et Bull... du Micral, du Sinclair et du Minitel... de Siemens et de Philips... du Poly et d’Oxford... du Kompass et d’Elsevier... du Plan Calcul français et de la Société de la Connaissance européenne... «Tout ça pour ça?», dirait Claude Lelouch. Et la Suisse, pionnière avant-Guerre (data.bnf.fr/fr/10154681/societe_h_w__egli-bull/)... pourquoi a-t-elle failli? A cause des coûts excessifs? «N’oubliez pas de rendre votre badge (magnétique) en sortant... il vaut vingt francs», fut-il rappelé à un colloque de langue au Campus Biotech le même 3 septembre. Ou alors, à cause de tout notre savoir fossile? Toujours le même jour eut lieu à l’Uni un autre colloque, sur l’avenir des biblis: Au nom d’un accueil convivial du public, on y parla surtout de l’épaisseur des sièges et de couleur des lampes... et surtout, «où sera mon bureau... c’est le grand souci de tous ces pros du même bord», ironisait l’un d’eux. Mais pas un mot sur le catalogue... qui - matériel ou virtuel - est l’âme d’une bibli (l’expo «De l’argile au nuage» - il y a quatre ans aux Bastions – semble donc mal archivée). Les mots clefs, ça peut marquer même l’architecture intérieure et extérieure: au cœur du quartier des écoles, des médias et des banques, une bibli tripartite eût lancé la plus grande révolution mentale et urbaine qu’on puisse imaginer. Mais les hautes écoles - des Bastions à Mail et à Battelle - n’y auraient peut-être pas survécu. Des milieux plus audacieux ont bien tenté de faire à nouveau de Genève le centre mondial de collecte des données, mais Edward Snowden n’a pas apprécié: au-delà de cette boutade, la question mérite discussion, car le débat sur le secret et la sécu ne peut s’en tenir à une morale victimaire comme celle du film «The Cleaners», qui conclut la Journée du 3 septembre.

Des cardinaux montrent les points cardinaux!
A Uni-Mail - lieu central de l’événement - lors d’un trialogue de clôture, le Conseiller d’Etat Maudet voyait dans la révolution numérique un pas du salariat vers l’initiative et une porosité entre le privé et le public: «Moins de métiers... plus de compétences». Dialogue de sourds? Un peu plus tôt lors des ateliers, on ne parla que d’emploi, même face à la question «Qu’attendez-vous des services publics en matière digitale?»... marque d’une perception défensive de la mutation numérique. «Normal... la population est si angoissée pour son avenir professionnel», me dit-on en guise d’explication. Mais alors, si le numérique - ses experts et leurs débats - ne servent qu’à tranquilliser le peuple, n’est-il pas l’héritier du cléricalisme dénoncé par la Critique (gallica.bnf.fr/essentiels/anthologie/religion-opium-peuple)?

Boris Engelson

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Dernière mise à jour 16 / 09 / 19