Le métier qui travaille trois mois par an

«L’événementiel» est un domaine professionnel à la mode, et son côté «second degré» lui ouvre un champ sans limite. Aussi, chaque année, le nombre d’«événements» se multiplie-t-il par deux: personne ne veut être englouti par le «tsunami» du savoir... on préfère surfer dessus. Hélas! Comme notre société est – dans sa tête sinon par ses bras - en vacances de mi-novembre à fin février... puis en avril... et enfin de juin à septembre, lesdits événements se concentrent sur octobre, mars et mai. Comment rendre compte au lecteur de la demi-douzaine de salons, colloques, journées, débats... qui ont eu lieu cette semaine, en rapport plus ou moins étroit avec l’emploi et la formation? En s’en tenant, pour chaque événement, à un souvenir marquant...

«Nouveaux métiers (...) du Grand Genève» (ge.ch/evenement/nouveaux-metiers-comment-anticiper-besoins-demain-entreprises-du-grand-geneve). «Les plans d’intéressement» du personnel (ge.ch/evenement/petit-dejeuner-pme-start-septembre-2019). Et, bien sûr, le forum annuel des ressources humaines (à Palexpo: salon-rh.ch, hrtoday.ch, swissstaffing.ch). Remettre à plus tard le compte rendu est risqué: rares sont, de nos jours, les idées ou infos dont la valeur survit à une semaine. Seul le droit évolue au rythme de la tortue, mais mieux vaut lire tout de même sans trop tarder l’exposé – prononcé à la Journée de droit bancaire - d’Aurélien Witzig: «Fin des rapports de travail du banquier: clientèle et bonus» (cdbf.ch)... qui pourra inspirer d’autres métiers commerciaux.

L’un vend la corde, l’autre son marteau
Au lecteur de trouver les détails dans les sites Web signalés plus haut, et au souvenir marquant d’être subjectif et personnel. A propos de l’intéressement des employés, on est en droit de se demander si ce n’est pas une idée dépassée. Elle existait sous sa forme la plus pure dans les coopératives, puis vint à la mode – dans sa version capitaliste paternaliste - en Europe vers la fin du siècle passé. En Amérique, le «capitalisme populaire» était bien plus ancien, car l’émancipation du prolétariat par la Révolution y était déjà chose faite. Disons que les Américains appellent volontiers leur guerre d’indépendance «American Revolution», et en 1972 – pour le bicentenaire – l’ambassade des Etats-Unis à Moscou prenait un malin plaisir à mettre ce terme en avant. Entre Deux-Guerres, Hermann von Keyserling, lui, disait qu’il n’y aurait jamais de révolution socialiste aux Etats-Unis, car «les Etats-Unis sont déjà un pays socialiste» par les mœurs et la psyché, sinon par ses affaires. Après-Guerre, quand la Gauche européenne cessa de voir en la Révolution l’unique solution, «réformiste» ne fut plus une insulte. Et les jeunes pousses – cotées hors Wall Street, et qui damaient le pion aux vieilles industries assoupies dans le confort managérial et syndical - fit saliver le petit peuple... qui se mit à boursicoter. Mais ce sont surtout les cadres qui ont profité d’actions-maison vendues à cours sous-coté... ou alors – c’est toujours le cas - les jeunes équipes qui veulent «être Steve Jobs à la place de Steve Jobs». Voilà donc les souvenirs qui me remontaient à l’esprit, pendant le débat - bien charpenté par des avocats et des consultants - sur les plans d’intéressement. Puis un doute m’a
envahi: si, lors du rebond industriel de la fin du XXe siècle, patronat et salariat ne parlaient pas d’aller voir ailleurs mais de coller à la maison, peut-on encore – au seuil du drame - user de cet outil de fidélisation et de prévoyance? Tout le monde sait – même sans oser se le dire – qu’on va vers des temps de crise où mieux vaudra avoir un diamant dans une poche, un couteau dans l’autre, une flûte au bec et des patins aux pieds, que des comptes bloqués. Voilà pour un des «événements», avant de passer au Salon RH, qui part dans tous les sens... mais c’est son trésor.

Les ressources humaines sont-elles blasées?
Même s’il est en phase de repli par la taille, ce triple forum est plus vivant que jamais par les couleurs. On y entend de tout, y compris les recettes de bonheur salarial: «Implementing Gross National Happiness in organizations», clame l’un sous le logo du «ying» et du «yang» (et enseigne même une docte école: hesge.ch/heg/bo), tandis que l’autre vend un service de «Puissance du coaching de l’Être». D’autres encore analysent les «innovations RH» en Europe et au Canada... cultivent «le bien-être au travail»... explorent les «entreprises libérées» par l’«holacratie» ou la «sociocratie»... revisitent la «révolution digitale et GRH»... donnent des tuyaux pour «gagner la guerre des talents»... et tentent de cerner les «compétences du XXIe siècle»... sans voir qu’elles sont toutes faites – pour l’essentiel et comme souvent – d’illusions ou de frime. Mais le souvenir marquant tient dans le choc de deux phrases, au débat sur le «travail flexible»: «Un peu plus de deux pour cent»... «Près de vingt-cinq pour cent»... tel est le taux de travail précarisé ou uberisé... selon que le chiffre vienne du patronat ou des syndicats. Le syndicaliste s’est défendu par: «Je parlais du volume de travail... pas du nombre de travailleurs»; mais de un à dix ou plus... diable, nous serions encore tous rouges si à gauche on ne trouvait pas qu’un zéro, c’est un «rien» en matière d’arguments chiffrés. Quant à la table ronde du Grand Genève sur les métiers d’avenir, elle m’a inspiré un paradoxe. Les industriels du panel ont décrit comment les machines numériques les plus modernes répondaient en trois clics aux questions de l’ouvrier, qui requéraient auparavant une demi heure au téléphone avec un «ingénieur support». Mais alors, si on arrive à banaliser – sinon à automatiser – avec le numérique tout les savoir complexes, il ne reste donc plus à l’expert que l’expérience... tout ce savoir-faire qui déjoue le savoir formel. Or – La Palice ne dirait rien d’autre – si c’est informel et peu formalisable – comment s’y former, sinon par sa propre expérience, ou par un long compagnonnage avec les travailleurs d’expérience? En clair, la formation formelle n’est plus qu’un ballet classique.

Que dit la grenouille du temps qui vient?
Deux choses vues à Palexpo donnent une note joyeuse à la conclusion: un stand d’apprentis décidés à prendre leur avenir en main... et leur métier à bras le corps (3Sheds.ch); et l’énergie ou la fantaisie de trois titres au stand Payot: «Le petit livre de l’optimiste» chez Hachette, «Tracts au bureau» aux Editions Animées, «La grenouille qui ne savait pas qu’elle était cuite» chez Marabout.

Boris Engelson

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Dernière mise à jour 09 / 12 / 19