Les patrons sont-ils méchants?

Il était une fois un bon peuple qui ne demandait qu’à vivre en paix pour l’amour de l’art, mais qui était sans cesse en butte aux vampires. C’est souvent en termes aussi simplistes qu’on décrit l’histoire sociale des derniers siècles. En face, l’imagerie de l’entreprise... sur le salut par l’effort et l’idée... est à peine moins mythique (ce texte fut nourri de choses vues et ouïes ces derniers temps – ou d’annonces d’événements à venir - dans nos temples du savoir et de la justice; notons entre autres compagniedesombres.ch, ovsm.unige.ch, liberezvosidees.ch, ethicsinfinance.ch, aces-geneve.ch et le génial unige.ch/droit/actus/archives/2019/concours-demosthene/).

Un chapitre manque d’habitude au portrait des classes exploitées et exploiteuses: comment et pourquoi certains – en faible nombre, certes, mais aux forts dégâts – sont-ils «méchants»... quand la masse des gens normaux sait que gentil, c’est mieux? Les temps de troubles, certes, riment avec seigneurs de guerre... comme on le voit chez Tolkien et ses pairs. Mais en temps de paix... pourquoi le modèle de l’heureux sauvage du Pacifique... ou de l’Egypte aux greniers solidaires... ou de la Chine au céleste civisme... ou encore du Peuple uni au drapeau rouge... sont-ils tous des mythes au carré sur la tête des masses? Dans le passé, on a pu croire à un gène de la méchanceté, ou à un sans-gêne des héritiers, mais on n’ose plus dire de telles choses... ça sonne rétro-populiste. Plus «classe», les modernes veulent juste mettre les méchants au pas, sinon dans le rang... bref, on en a moins aux personnes qu’au «système»; c’est plus... distingué.

Haut perché veut-il dire rapace?
Mais l’imagerie n’a que faire d’abstractions... et ces derniers temps, on a entendu pis que pendre des rapaces qui dirigent les maisons de commerce et d’industrie: ces gens froids comme un «minéral» font l’unanimité contre eux, de la gauche coup de poing à la droite coup de cœur... mais un autre coup (d’œil... en un clic à chaque fois) sur le Conseil d’administration de Shell, Boeing, Nestlé... ne permet guère d’y voir des usuriers et des pirates. La plupart de ces dirigeants ont derrière eux une carrière d’ingénieur, ou parfois, de diplomate, de juriste, voire de médecin (comme l’ancien patron de Novartis, éduqué dans un collège «marxiste» avant de travailler aux hôpitaux publics, puis d’entrer dans le monde du grand capital par amour de la musique... partagé par l’héritière). Ce qui explique qu’une même personne puisse être au Conseil d’un grand avionneur et d’un jardin botanique... mais c’est ça, le «système»: une pieuvre, et mieux vaut éviter d’aller au Jardin botanique si on ne veut pas être taxé de trafic d’armes (xrebellion.ch, qui vise ces temps le Crédit Suisse, noir comme du charbon...).

Les «happy few» ont-ils de la chance?
Si on pardonne aux sportifs leur violence... aux artistes, leur vanité... aux ministres, leur arrivisme... aux journalistes, leur conformisme... aux professeurs, leur prétention... aux fonctionnaires, leur décadence... la haine de «l’actionnaire» - classé «rentier» stérile - est inépuisable. Même si les plus grosses boîtes culbutent souvent tandis que les pouvoirs publics faillis perdurent, on ressassera que «le monde est régi par la finance». Surtout celle des caisses de pension... publiques; n’empêche, le capital sera toujours vu comme «conservateur»... même s’il y a plus de renouveau dans la liste des Crésus que chez les caciques de Gauche. Les Verts jouent certes une nouvelle carte, mais eux non plus ne laisseront pas les «méchants» échapper au juste châtiment: malgré les récents faits et chiffres des très populaires fêtes de la bière, «les riches sont champions de l’empreinte carbone» reste un slogan de bon ton. Et même s’il y a sans doute plus de lubies dans «Demain» que chez «Exxon», on ne les fera pas compter et on ne les laissera pas conter chez les gens «bien».

Le fonds de commerce le plus durable
De même que – selon Socrate - «personne n’est méchant pour le plaisir», on peut dire que «personne ne ment pour le plaisir». Mais l’imagerie passe plus mal de haut en bas que de bas en haut: ceux qui mettent en doute les mythes sur le grand capital sont perçus comme ennemis du «bien commun» et du «vivre-ensemble»... qu’on pourra faire «payer pour leurs crimes»: c’est sans doute le vrai but du jeu de société qui met aux prises ceux qui veulent prendre et ceux qui doivent donner. «Pas de guerre entre les peuples, pas de paix entre les classes», disent les jeunes sur les murs de nos villes. Si la démocratie n’estompe pas la division en classes, est-ce parce que les oligo-classes «méchantes» s’accrochent, ou parce que la méga-«gentille» a intérêt - plus que les héritiers de P. Bourdieu - à la distinction... quitte à pousser une partie du peuple à droite?

Boris Engelson

  Télécharger l'article au format PDF

Dernière mise à jour 18 / 11 / 19