Le café chaud mage de l’emploi

«Le prix d’un café par jour!»: tous ceux qui lorgnent vers notre bourse – pour vendre un produit futile ou pour défendre une bonne cause – clament ce slogan. Seul le mendiant du tram, l’autre matin, quêtait juste «une petite pièce»... un sou lui eût suffi. Je n’en avais pas sur moi, mais comme j’allais au moment-même à une conférence de presse avec café-croissants, j’en eus remords dudit matin au soir suivant. Pour m’en laver, voici - fable de début d’année – une formule magique contre le chômage et la misère.

Le prix d’un café, c’est quoi? Au tarif de la redevance télé, c’est un bon franc par jour. Genève compte un tiers de million d’actifs (et la région, un demi-million au moins); le café, à ce taux, donne cent millions de francs par an... mais un demi-milliard au taux des cafés chic à cinq francs la tasse. De quoi payer en gros entre cinq et vingt cinq mille francs à chaque chômeur, s’il y en a vingt mille à Genève... ou le double à une population de dix mille mendiants ou indigents. On pourrait y ajouter toutes les dépenses frivoles: bouffe au bistrot ou sortie en boîte... habits d’une saison ou cadeaux de fêtes: ceux-ci valent 300 francs par adulte... et ceux-là, sans doute dix fois plus... de quoi faire vivre un(e) pauvre hère entre une semaine et un trimestre. On peut pousser le bouchon encore plus loin, dans une République où le revenu médian frise le dixième de million par an. Quelle est la part «inutile» du budget des ménages... une moitié ou un cinquième? Dans le premier cas, ce serait assez pour mettre à l’aise un nombre d’oisifs égal au nombre des actifs, soit un autre tiers de million... et dans le second cas, tout de même un quart de million au moins à l’abri de la faim et du froid.

Comment vider le grenier
Effet pervers de cette brillante idée pour éradiquer le chômage des séniors et nourrir les artistes en herbe: la branche des bistrots et du loisir sera à son tour au chômage. L’emploi dans la restauration à Genève est de l’ordre de grandeur du nombre de chômeurs. Ce constat de «ruissellement» explique peut-être pourquoi les politiques du «y’a qu’à» ne marchent pas. Et comment compter les «externalités» dont les militants sont si friands, si le café – disent les dernières recherches – est bon contre la démence sénile? «Valeur ajoutée» ou «frais superflus», selon qu’on est aïeul, gendre, payeur ou soignant (en ou hors soinsvolants.ch). Clef de ce «vivre-ensemble»: à chaque groupe, la Haute école de gestion sait fournir des preuves «scientifiques» dans le vent. Assez pour le chômage résorbé par le prix d’une tasse de café... autant «prendre l’argent où il est»: dans la «haute finance».

Le vent tourne, mais pas le drapeau
Taxer – à chaque clic - les Bourses, et d’abord celle du café: ça peut rapporter gros; à moins qu’on inverse effets et causes. Le «peuple» aime bien se dire victime des requins ou des sauriens... on l’a encore vu ces jours à Black Movie (voir image). Même les pros du café admettent que «l’augmentation du prix du café est imputable (...) à (la) spéculation» (procafé.ch); mais si cette phrase est encore en ligne, le cours du café s’est effondré depuis... comme quoi la «société civile» étend son drapeau rouge et vert jusqu’aux milieux d’affaires. Même au mépris des évidences: en Bourse, le perdant comme le gagnant est un «capitaliste financier» (du gros négociant au petit boursicoteur). C’est donc entre eux que les joueurs se plument ou se tondent... sans voler le buveur ni le planteur, sinon les deux feraient affaire directe. Le négoce est ainsi – pour les tiers - un «jeu à somme nulle» (aux frais de courtage et aux écarts de cours près); tandis qu’une taxe au profit des pouvoirs publics obérerait un peu plus à chaque fois le prix du café: c’est là que se trouverait le véritable «intermédiaire parasite». Mais dans toute impasse, nos experts en magie trouvent une issue: il suffirait de contraindre les boursiers à continuer à faire négoce - trop haut ou trop bas - d’un café qu’on ne boirait plus, mais qui servirait juste à être taxé. Même ceux qui ont bradé le café comme charbon à locomotive – lors de la grande crise décrite par John Steinbeck – n’y avaient pas pensé.

Boris Engelson

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Dernière mise à jour 13 / 01 / 20