Le numérique, cache-sexe de l’école?

Depuis un demi-siècle, on a eu une demi douzaine de révolutions numériques: celle de la «micro», celle des «réseaux», celle des «télécoms», celle du «Web», celle du «search», celle des «wikis», celle du «mobile». Pendant ce temps, les métiers du savoir – professeurs, journalistes, archivistes – campaient sur leurs positions… tandis que l’institution scolaire tournait en rond: contenants ou contenus? Même les officiels du Colloque sur l’école numérique (le 8 février au Poly: voir annexe) en ont pris acte, avec leur sous-titre «Retours d’expériences»: «Qu’est-ce qui marche… ou ne marche pas… et pourquoi?»...

D’où vient ce désarroi sans fin des grands penseurs face aux simples bricoleurs? Pas d’un manque d’énergie, ni d’une sottise de classe; mais sans doute… d’être juge et partie. Au forum du Poly, ce qui a frappé, c’est à la fois la vigueur mentale des officiels, pour une fois sans langue de bois, et le repli classique de leur programme sur «l’humain au centre». Ça sonne bien, mais ça fait tourner le regard du mauvais côté; car toute révolution – même technique – a son côté… inhumain. Depuis le début de la révolution numérique, des métiers entiers sont sinistrés.

Virtuel ou illusion?
C’est Darwin à l’envers: au début, on a cru que les pros de haut vol seraient à l’abri… mais ce sont eux qui furent les premiers déchus. Les journalistes mordirent d’abord la poussière, mais les traducteurs aussi se retrouvent au tapis… les pharmaciens et les radiologues sont sur la défensive… les juristes ont leurs inquiétudes… les violonistes ne subsistent que pour la nostalgie… et si les informaticiens surfent sur la vague, elle est aussi haute que courte. Bref, seuls y réchappent les métiers dans les jupes de la loi: celle de l’assurance, celle du divorce, celle de la culture, celle de l’école. On va chez le médecin pour un arrêt de travail… on paie son avocat pour faire suer son ex… on visite les musées pour éviter l’église et le thésard va à la bibli juste pour les citations… et surtout, on subit le prof tant qu’on est forcé. «La grève des élèves montre qu’aller en classe ne sert plus à rien… on en apprend plus dans la rue», a conclu un récent colloque de philo à Lausanne. Même dans les écoles tout en haut: «J’ai quitté les Lettres car on étudiait surtout la bio de nos profs», explique un jeune recyclé. Et un bon manuel d’élève «pour les nuls» éviterait – pour une poignée de francs – de dépenser «trente millions pour former les profs au numérique». Mais tant que «Instruction» rimera avec «République», l’illusion tiendra debout: avec l’aide du Poly dont l’«Interface Gymnases» forme les maîtres (mais snobe ceux du privé).

Les ressorts cassés des commodités
La Révolution numérique n’a rien contre tel ou tel métier: mais les plus pointus se sont assis sur un trésor de savoirs, qui d’un coup de Web sont démonétisés, ou «commoditisés». Ils se trouvent en presse-boutons, et de toute façon, ils sont éphémères: «Si je lis les œuvres de mes anciens potes d’études, je n’y pige plus rien, car chacun a dû choisir une niche », admet-on en génétique. Seuls métiers increvables, selon une étude venue de Suède: les concierges – si j’ai bien compris - et les… politiciens! Ceux du forum du Poly – dont deux ministres cantonaux - sont-ils dupes? Pour ôter les cloisons mais sauver les meubles, l’orateur du syndicat a appelé de ses vœux des profs «à deux branches, au moins»; et «une grille horaire qui n’émiette pas les élèves». Et – cerise sur le gâteau - on avait invité un patron de la fameuse «Ecole 42», connue pour être «sans cours et sans profs». Apprendre par projet, ça vaut pour les savoirs techniques pointus, mais ça peut aussi s’appliquer à… la pédagogie et à l’histoire, comme on l’a vu à un autre colloque – celui de «Raisons Educatives» (voir annexe) – sur «la vérité». Même si on l’a déploré, c’est sans doute faute de mieux que les maîtres novices s’engouent pour les très visuelles «neurosciences». Dans les «humanités», donc, le rôle du prof est aussi en question: peut-il conduire de l’information à la connaissance, de la qualification à la compétence, des savoirs à la sagesse? Qui se cache souvent dans la question sans réponse… bref, celle que n’aiment pas les «raisonneurs» en chaire. On la trouve plutôt dans le roman, mais au colloque sur la vérité, on a eu des mots durs contre les auteurs qui croisaient les genres.

Le meilleur virtuel n’est pas numérique
Or, une vérité sans roman permet-elle de «trancher» sans myopie, si tel est le rôle du savoir selon Michel Foucault (cité – sans Gordon Rattray Taylor ni Vladimir Illitch Oulianov - au colloque)? Dater la mort d’Adolf Hitler, c’est de l’info… penser le monde «si Hitler s’était suicidé après son échec aux Beaux-Arts», c’est du roman. Mais c’est aussi de l’«histoire virtuelle» à l’honneur chez des pédagogues romanesques: elle force à voir le sujet sous tous les angles. Une «urgence citoyenne», en temps de «crise des horizons d’attente» où le chercheur «engagé» n’a plus le droit de voir les choses à l’envers. «Soft skill», cette sagesse, fruit du passé historique et du virtuel futuriste? Hélas, les «soft skills» – par nature – ne s’apprennent pas à l’école…

Boris Engelson

Pour en savoir plus:
Vision officielle du colloque du Poly: epfl.ch/education/education-and-science-outreach/fr/enseignants-primaire-et-secondaire/rencontres-enseignants-du-secondaire-et-professeurs-epfl/colloque-numerique/ et satw.ch/fr/blog/carton-plein-pour-le-colloque-epfl-satw-sur-lecole-a-lere-du-numerique/?utm_source=newsletter&utm_medium=satw. «Ça me rappelle le Logo» a dit un auditeur narquois, face aux «solutions» de l’après-midi (fr.wikipedia.org/wiki/Logo_(langage)). L’«Ecole 42» aura bientôt un campus près de chez nous, à Lyon (42.fr); l’Université de Saint-Gall (unisg.ch) s’est alliée à celle de Zurich pour une formation en «médecine numérique». Des experts en gestion d’archives et mise en valeur du patrimoine (dont celui de Rémy Martin!) ont organisé deux colloques à Genève (arkhenum.ch et one-place.fr). Pour «Le rapport à la vérité en éducation»: unige.ch/fapse/publications-ssed (et pour les neurosciences: campusbiotech.ch/en/node/631); pour «Décoloniser l’écologie»: philo-vaud.ch. Au «Forum des formations supérieures» d’Annemasse – où les Instituts universitaires de technologie ont frappé par leur côté pratique, un accord de formation franco-suisse a été signé sous le nom de «Grand Forma» (genevoisfrancais.org/formation).

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Dernière mise à jour 06 / 04 / 20