Les députés manquent-ils de métier?

Aux récentes élections municipales – sur les listes - outre son parti et son nom, chaque candidat donnait son profil succinct: parfois, l’âge; plus souvent, le métier; et surtout, son œuvre sociale… bref, pour quelles causes il/elle s’est engagé(e). Métiers et causes n’étant pas toujours faciles à démêler, et le métier lui-même étant parfois dur à cerner: de quoi, au juste, vivent ces gens est souvent un mystère.

Voyons donc, pour la Ville de Genève, les listes de 1 à 10 dans l’ordre… simple prétexte à jeter sur les activités humaines un regard candide.

Ration militaire ou cuisine épicée
C’est un cliché – ou un péché originel - mais c’est aussi une réalité, le Parti socialiste est celui des fonctionnaires. Etre employé de l’Administration, est-ce la nature première ou seconde d’un métier… entre une infirmière, un professeur, une bibliothécaire, un juriste? Si on pose la question à l’intéressé(e) en train de faire une piqûre, de classer des livres ou de donner un cours, il/elle la trouvera incongrue… mais quand on a côtoyé – par exemple - un prof du public et du privé, on sent qu’il y a entre fonctionnaires – au-delà de chaque spécialité – un esprit de famille… ou une saveur commune. D’ailleurs sur la liste du Parti socialiste comme sur les autres, le statut public ou privé de l’employeur n’est pas toujours détaillé… ou est parfois ambigu: travailler pour une fondation ou une association – voire, dans la culture -, c’est en général travailler pour la fonction publique. Et c’est le fond de la question: «officier d’état civil», «collaboratrice administrative» ou «chercheuse société civile» ne donne pas d’image claire de ce que fait au juste cette personne. D’ailleurs, certains métiers se définissent plus par leur diplôme que par leur activité: sociologue, politologue, voire «Dr en médecine» au lieu de «médecin». «Arbitre de football», «Dir. Fondation chanson et musiques actuelles», «maître de physique», «productrice de film», «dessinateur en architecture»… sont un peu plus explicites, même si le premier est le métier d’appoint d’un étudiant en lettres. Sur cette liste, plusieurs personnes des deux sexes travaillent dans le domaine de l’enfance. Mais ce que les candidats roses mettent surtout en avant, ce sont leurs activités associatives: pour la nature, la mobilité, le patrimoine, les femmes, les chômeurs, les locataires, la santé, les droits…

Des financiers à la Fernando Pessoa
Au Parti libéral-radical, on affiche toujours son métier, comme identité essentielle; on trouve donc des juristes et des économistes, quelques «entrepreneurs » (dont un est en même temps assistant à la Haute école de la santé), une pharmacienne, un informaticien, mais aussi un commercial de la publicité, la directrice d’une boulangerie artisanale, une lectrice pour aveugles, deux «compliance officers», une musicienne «directrice artistique», un «docteur en philosophie et professionnel du négoce», et tout de même, un lot de cadres de la fonction publique, dont trois dans la police.

Le métier n’est pas une bonne cause
Ensemble à gauche compte plusieurs syndicalistes de métier, ainsi que leur cafetier et leur cuisinière, des travailleurs/euses sociaux/ales, un juriste, un informaticien, un traducteur, une journaliste, un psychologue, un cinéaste, une horticultrice, une «conseillère en action communautaire» et un «professionnel de la culture»… métier alimentaire rendant d’ailleurs parfois caduque la filière d’origine… mais la liste est surtout noyée sous les engagements associatifs aux acronymes pas toujours explicites pour le monde extérieur.

Manque le mode d’emploi de l’emploi
Le Parti démocrate-chrétien a présenté plusieurs avocat(e)s, un médecin, une infirmière psy, une enseignante, un «acheteur», un «commercial» et un «économiste», une «entrepreneuse» et une petite patronne, un «gestionnaire de projets» et un «responsable de projets»… ces derniers métiers étant plus clairs par leur fonction – ou leur style de vie – que par leur contenu ou par leurs savoirs (cela vaut même pour «enseignante», qui enseigne peut-être la littérature ou les mathématiques; tandis que «conseiller en communication» définit assez bien quelle clientèle peut rechercher ses services).

La déferlante n’est pas si vague que ça
Les Verts ont le mérite de la variété, à moins qu’ils soient le parti attrape-tout: avocate, comédien/ne, médecin, psychologue, nutritionniste, journaliste («et chargée de communication»), «ingénieur physicien et chargé de sécurité», un «designer et écologue », un architecte devenu «scénographe et apiculteur»… et – déformation professionnelle? - une candidate précise «rédactrice scientifique» (ce qui est clair quant au sujet, mais pas quant au rôle: est-ce de la comm’ ou de la science?); mais la liste a aussi ses vagues «chargée de missions», «collaboratrice politique», «collaborateur scientifique»… mais si un candidat se dit «ex-cadre bancaire en transition professionnelle», c’est sans doute pour expier son lourd passé aux yeux des Verts; il n’est pas clair non plus si la «spécialiste finances du commerce international» travaille dans ou sur le marchés (c’est-à-dire si elle fait la critique du négoce pour une organisation politique).
Celui qui a la main sur bois est le plus pieds sur terre
A l’Union démocratique du centre, on trouve aussi des métiers ou titres passe-partout, comme consultant ou «chef de cabinet», mais d’autres sont très concrets, voire imagés: horloger, ébéniste, courtepointière… fiscaliste, traductrice… même si la réalité sur le terrain peut être assez loin de l’imagerie; entre les deux, la liste compte un formateur, un publicitaire, et des employés de banque, gérants de fortune ou auditeurs financiers.

Bohême n’est pas toujours bourgeois
Au Parti du travail et alliés aussi, on travaille encore parfois de ses mains ou de ses pompes: un fabricant d’hélices pour bateaux y côtoie une comédienne, une violoniste, une styliste de mode, un cafetier, une cuisinière, un pompier, un concierge, complétés des plus classiques architecte, comptable, animatrice, informaticienne… plus une photographe et une ludothécaire retraitée; seule leur biographie plus détaillée pourrait dire si ces gens sont aussi productifs et autonomes que leurs intitulés le suggèrent.

Des libéraux libres mais coincés
Les Vert’Lib - on l’a vu à leurs réunions publiques – sont tous professeurs ou ingénieurs qui savent tout… mais chez eux, c’est encore vrai car ils doivent encore se prouver; sur leur liste électorale, ils ont laissé de la place à un théologien, des négociants, une traductrice, une responsable de ressources humaines, une coordinatrice de voyages et événements, un chargé de comm’… et – comme ailleurs – des emplois au titre formaliste qui ne permettent pas d’en faire le dessin sur le terrain, comme conseiller à la clientèle ou assistante de direction… ou encore «cadre supérieur à l’Université»… tandis que deux s’avouent sans complexe «fonctionnaire».
L’opportunisme a du bon pour les transitions
Au Mouvement citoyens genevois, le candidat le plus connu – un paysan - est désormais paysagiste, une ancienne conductrice de tram est devenue gardienne d’animaux, un ancien pilote fait de la réinsertion professionnelle, mais une employée est toujours dans le transport aérien, la tête de liste et un vient - ensuite sont dans la protection contre les incendies, une «commerçante» suit une «employée de commerce» (deux mondes assez différents, malgré l’intitulé voisin); un gestionnaire postal et une créatrice de sites Internet encadrent la liste, où on trouve encore un expert automobile au sommet des transports publics, une avocate et un ferblantier, plus les habituels passe-partout: économiste, «assistante administrative» et «directrice opérationnelle». Mais – sur cette liste comme sur les autres - tout ça peut être un brin trompeur, car le secrétaire général du parti reste très… journaliste, même si ça ne s’affiche plus.
Les sertisseurs travaillent-ils dans la «pierre»?
La courte liste du Parti populaire genevois ne facilite pas la tâche de qui veut voir si c’est un parti de droite ou de gauche: un commerçant et administrateur, un gestionnaire de commerce de détail, un développeur de marché, un gérant de fortune et un courtier immobilier, un formateur en alphabétisation, une secrétaire quadrilingue, un sertisseur, un steward et une «indépendante».

L’un est paysan, l’autre est philosophe
Les élections n’étaient qu’une occasion de voir – encore et toujours – les diverses facettes de ce qui constitue l’identité professionnelle: est-ce affaire de domaine, de fonction, de rang, de titre? Pour l’illustrer par des exemples éternels, qui était le plus savetier, de Baruch Spinoza ou de Vissarion Djougachvili? De toute façon, au-delà du mot affiché sur les listes, quel lien entre leur métier et leur politique… chaque candidat mériterait une page pour qu’il nous raconte tout ça. N’empêche, faute d’en savoir plus et ne croyant plus aux partis, j’ai voté aussi pour des… pros, et surtout, pour un bouquet varié.

Boris Engelson

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Dernière mise à jour 06 / 04 / 20