Le hara-kiri, outil de gestion du personnel?

l y a deux semaines, on a vu comment les «systèmes» modernes de gestion des compétences pouvaient rendre stériles les professionnels les mieux formés: les médecins. Cette semaine, on va voir comment des «systèmes » anciens peuvent rendre performants même des métiers aux savoirs douteux: les politiciens.

Une lecture sur la justice nippone aux temps classiques et une autre sur la gestion médiévale des ressources humaines ont inspiré ce texte. Qui reste – par la force des choses et des bêtes – imbibé de Covid: cas d’école pour voir que le pessimisme salutaire ne s’improvise pas quand on est un héraut de l’optimisme de commande, comme tous les politiciens (hormis les populistes), voire comme tous les intellos de progrès: «Je reconnais le gauchiste – même quand il en a perdu le discours – à ce qu’il veut «résoudre» les problèmes qui, de plus en plus, ne peuvent être que «gérés», disait un ancien envoyé des médias à l’Est. Comment le développement pourra-t-il devenir «durable» si on ne voit que les espoirs verts «doux» et jamais les risques noirs «durs» des guerres armées ou virales?

Pris de court trois fois en vingt ans
«Le retour du péril infectieux»: débat parrainé par la «Francophonie» à Genève il y a trois ans (leem.org)… en écho aux propos de Bill Gates sur l’incurie des «responsables», deux ans plus tôt (ted.com/talks/bill_gates_the_next_outbreak_we_re_not_ready?; voir aussi «Horizons» de septembre 2017 sous snf.ch et «Campus» de septembre 2013 sous unige.ch). Plus dans le mille encore, «Pandémies et économie: qui gère le danger?»: table ronde avec des experts, par le Forum des journalistes économiques, il y a près de vingt ans. Sans parler des centaines de tables rondes de l’Organisation mondiale de la santé, où on parle an après an sans écoute ni souvenir… au point d’en oublier Didier Pittet. Or, en 2020, nos «responsables» de la santé disent qu’ils ont été pris de court… que les pandémies connues étaient juste bactériennes, face à des médicaments essoufflés… ou alors confinées au Sud quand elles étaient virales.

Dans le désert, on ne peut choquer
Mais si les virus n’ont pas de jambes, des «mules» les portent du Sud au Nord, par hasard ou par malice… et la prochaine pandémie pourra être dans le sac «terroriste»: «Quand on parle de menaces biologiques, les gens croient toujours qu’on évoque les pesticides agraires et les modifications génétiques», disent avec amertume les experts en armement (un.org/disarmament/wmd/bio/) qui prêchent dans le désert… avec franc-parler. Or, le vieux frein à l’usage des armes chimiques, et à plus forte raison, bactériologiques, est usé: le risque que ça tue les fauteurs autant que leurs victimes. Avec des «kamikazes», une telle dissuasion n’est pas… dissuasive.

L’histoire a un sens, mais aussi ses bas
Bref, la politique sanitaire n’a pas de mémoire, ni chez ses experts, ni chez ses patients: d’une pandémie à l’autre, le public critique les ministres pour avoir acheté trop, puis trop peu de vaccins! Tentons, néanmoins, de voir pourquoi les «responsables» s’avèrent si souvent irresponsables: malgré des sondages peu flatteurs, le personnel politique n’est pas si pourri ni si sot que ça… même si ce soupçon lui colle à la peau. Le «système» rend-il aveugle, ou même pousse-t-il à l’irresponsabilité… avec parfois l’aide de la Justice, comme ces jours avec les notes de frais? C’est là qu’on va voir les mérites du féodalisme en général, et du hara-kiri en particulier, qui rappelle que la vie n’est pas toujours une longue montée tranquille en télésiège… même avec garantie du Gouvernement.

Trancher le nœud gordien sans lui faire de mal
Etre cloîtré a – tout le monde le dit – ses bons côtés. Chez moi, c’est le côté gauche… de mon lit, où des livres tombent sans cesse de piles instables posées sur ma table de chevet. C’est ainsi que Machiavel m’est entré dans la tête… celui d’un «Prince» pas plus «machiavélique» que Marx était «marxiste». Mais Machiavel rejoint notre sujet en ce qu’il met le «Prince» en garde contre la tentation d’être bien vu à n’importe quel prix… et surtout, à bas prix. Au Moyen Âge, le conseil pouvait être suivi ou rejeté, mais c’est le drame de la modernité – comme de son administration démocratique - de devoir à tout prix être bien vue. On prie sans cesse le citoyen de dire des choses «sympa»… même les chercheurs médicaux le précisent! D’ailleurs, le refus de voir le Mal en face – évoqué plus haut à propos des armes bio – est un must de la démocratie: à Bruxelles, on expurge le mot «guerre» de la rhétorique officielle. Et en Suisse, si on a eu le bon réflexe d’envoyer les soldats au combat… sanitaire, on est vite revenu de la culture de combat pour le public à celle des droits de l’enfant: l’armée est une crèche à protéger… ça se comprend, mais on ne peut résoudre un problème en étant sans cesse «empathique» avec la chèvre comme avec le chou.

Un seul sens n’a pas de sens
Et le hara-kiri, dans cette affaire? Un auteur – déjà cité dans le numéro précédent – fait sur le hara-kiri d’il y a deux siècles des remarques étonnantes. A le lire, on conclut que le hara-kiri n’était ni une cruauté barbare, ni un vain héroïsme, mais une gestion de la responsabilité. Avec ses excès, ses erreurs, ses alibis (au sens propre)… mais qui donnait aux responsables le sens de leur mission… sens ascendant ou descendant… ça évite la pensée unique. En général, dans le système judiciaire japonais classique – très fliqué -, les sanctions se voulaient aussi lourdes pour les puissants que pour les précaires… donc, peine de mort pour tous: c’est plus démocratique qu’une amende. Dire que la peur d’un hara-kiri qui n’épargne personne soit la clef des trois miracles économiques japonais en deux siècles (et la résilience à travers une récession de trente ans), il y a un pas que je ne franchis pas: la peur est mauvaise conseillère, elle peut conduire à l’immobilisme ou désigner un innocent comme l’âne de la fable. Le hara-kiri est donc à prendre ici comme une métaphore, occasion de réfléchir à aux sources du courage politique et aux faux-semblants de l’angélisme qui – Machiavel le confirme – fait plus de mal que de bien.

Boris Engelson

  Télécharger l'article au format PDF

Dernière mise à jour 01 / 06 / 20