Si ce n’est toi, c’est donc ton père

Cette rubrique étant vouée à l’«Emploi», elle doit bien – de temps en temps – avoir sa page d’histoire du travail. Un sujet déjà bien en main… plus experte que la nôtre: les facultés ont leurs docteurs ès passé ouvrier, les syndicats ont plein de munitions en archives, des clubs militants ont leur mémoire laborieuse. Seul hic: leur science est gravée dans le marbre, coulée dans le bronze ou criée par le cœur.

Même la télé a ses «révélateurs»… d’images d’époque avec «révélations» d’experts en voix off; la presse, par contre, n’aspire pas à tant d’éternité ni d’universalité: elle se contente de mettre des «?» au lieu des «!». «Z’êtes sûrs que c’est vrai… ou ces vérités vous arrangent?». Dans un monde où, pour mériter ses «droits», il faut avoir versé son sang pour le progrès – fût-ce par ses pères ou par sa plume -, le marbre, le bronze, même le cœur… méritent eux aussi de temps en temps un coup de chiffon.

Pas assez rouge pour marquer
«Congrès international concernant le règlement du travail dans les établissements industriels et dans les mines» de 1890, à Berlin: tel quel, cet intitulé ne fait pas «tilt» dans la tête d’un lecteur non averti. De prime abord, vous comme moi n’y verrions qu’un pas de plus du mouvement international des travailleurs, qui s’est mis en marche dans le dernier tiers du XIXe siècle et qui venait de rebondir à Paris en 1889. Mais une série de détails – sans doute bien connus des experts – m’a intrigué: d’abord, le congrès de Berlin se tint à l’initiative de l’Empereur d’Allemagne et du Pape; ensuite, il coupa l’herbe sous les pieds d’un projet semblable de la Confédération suisse, qui avait déjà invité treize pays à s’y préparer… L’épisode suisse ne semble pas avoir laissé de traces à notre Bibliothèque nationale – pourtant sise dans la ville du congrès avorté, Berne – ni au groupe ad-hoc de notre Université (aehmo.org); on le trouve à peine évoqué dans l’article d’un Nadjib Souamaa sur les «origines de l’Organisation internationale du travail» (Revue de l’Ires); quant aux Archives fédérales, leur réponse est en attente. Mais le détail le plus lourd de «tilt», c’est la source où j’ai trouvé mention du Congrès de Berlin, et de plus, sur un ton ironique.

Manchester à l’Est de la Sibérie?
L’auteur de ces lignes – le lecteur le sait bien – aime mettre face-à-face les grandes vérités patentées et les vieux livres désuets. C’est dans le «Voyage en Sibérie» d’un ingénieur ferroviaire français que le Congrès de Berlin était mentionné! Quel rapport entre l’Oural ou l’Altaï – encore coupés du monde, alors – et l’état social qui se concoctait à Berlin? C’est que l’ingénieur français – Edgar Boulangier – était resté bouche bée devant les œuvres sociales en Russie, pour la veuve et l’orphelin… et disait que Guillaume II et Léon XIII pouvaient aller se rhabiller. Est-ce à dire que Boulangier écrivait sous la dictée d’Alexande III (le tsar de l’époque)? Cela ne semble pas avoir été le cas: le livre a aussi ses pages sombres sur les victimes du système. Pas facile de se faire une idée juste des misères du peuple en Russie avant la Révolution d’Octobre: entre - d’une part - le «Voyage en Russie» d’Astople de Custine, «Souvenirs de la maison des morts» de Fédor Dostoievski ou «Les bateliers de la Volga» du Chant du Monde (sans oublier Eric Lowen sur Radio Zones), et – d’autre part – les récits d’historiens anglais après la Guerre de Crimée, les mémoires de nounous suisses aux quatre coins de l’Empire, voire les portraits aigres-doux d’un Tchekhov ou d’un Gorki… on ne sait plus que ni qui croire. Hormis Alexis de Tocqueville: la mort d’Alexandre II (qui fut assassiné après avoir émancipé les serfs)illustre – comme celle de Louis XVI ou comme la chute de Reza Pahlavi – qu’un régime est le plus en danger quand il tente de s’amender.

Noir sur blanc sans couleurs
Autre «!» qui mérite deux ou trois «?»: on peut lire dans des manuels scolaires – du moins dans ceux qui traînent dans ma bibli - que dans la première moitié du XIXe siècle, «la misère et le chômage n’inquiètent ni le gouvernement, ni les députés bourgeois» (les manuels scolaires méritent un article en soi… on y pensera). Là, on pourrait croire l’éditeur stipendié par Napoléon III… si le manuel ne datait pas juste d’un siècle après la chute de l’empereur, qui ne régna pas que par son nom: il avait aussi écrit un livre sur le paupérisme. Bref, entre les enquêtes de Flora Tristan à Lyon et à Londres, l’action d’un Louis-René Villermé en France, la législation anglaise de l’époque (parliament.uk/about/living-heritage/transformingsociety/livinglearning/19thcentury/overview/poverty/ et journals.openedition.org/rh19/3541), on voit que la question sociale était déjà (ou encore) le grand oubli ou le grand souci des élites.

J’ai déjà donné
On ne peut non plus oublier que l’Europe du début du XIXe siècle sortait ruinée des guerres révolutionnaires (même l’Angleterre) et cherchait à tâtons la voie d’une nouvelle prospérité: les pères de la «science éco» (dont certains étaient «suisses» à leur façon : Sismondi, Pellegrino Rossi, Jane Marcet, Say ou Le Play… sans parler de Rousseau; voir l’«Histoire vivante (…)» de Jean-Marc Daniel) furent assez prétentieux pour dire qu’ils en avaient forgé la clef. Mais ils ont eu au moins le mérite de se soucier non pas juste des salaires (comme les syndicats modernes), mais aussi des prix et du budget.


Boris Engelson

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Dernière mise à jour 13 / 07 / 20