Juste salaire ou confort moral?

On parle d’interdire – dans l’espace public à Genève - les affiches commerciales: celle qui proclame «23 francs c’est un minimum» est-elle sociale ou commerciale? N’oublions pas qu’un syndicat est – les juristes le rappellent - «une association à but lucratif». Mais ce qu’on va discuter ici, ce n’est pas le bien ou le mal de gagner plus, mais les vrais ou faux semblants des argumentaires sociaux et moraux.

«Bien gagner sa vie»… qui va être contre? Le « bien» a déjà réglé la question, même si – on a déjà ironisé là-dessus dans le passé – une chute des salaires serait la mesure la meilleure pour le «bien» du climat.

Des murailles plutôt que les frontières
Pour souligner la dimension morale de la revendication salariale, les affiches pour ce minimum de 23 francs se parent de poésie, avec la rime sur deux lignes: «Renforçons les salaires, pas les frontières»… donc une hausse des salaires est un acte de solidarité avec nos frères. Et certes, même les tenants de l’Initiative «pour une immigration modérée» ne disent pas qu’il faut baisser les salaires, ni même qu’il faut élever les frontières. Et il est toujours facile d’être «solidaire», une fois qu’on a soi-même bétonné ses privilèges derrières les murailles de la législation étatique. Alors, quand une prise de position n’énonce qu’une évidence, elle en devient superflue et a sans doute ses intentions cachées.

C’est plus solide sinon plus social
Intentions cachées, même aux yeux de ceux qui les portent! D’abord, le projet de fixer par la loi le salaire horaire minimum à 23 francs peut se discuter, mais ce chiffre magique crée l’illusion qu’une équation sacrée donne la Justice sociale au centime près. C’est ce que prétendent les économistes à fibre sociale, et c’est ce dont on a parlé dans ce journal le il y a trois ans (Tout l’Immobilier N° 864, du 10 juillet 2017)… mais c’est aussi la seule chose qui nous avait laissé sceptique alors. Ensuite, ce genre de rhétorique conforte des slogans si usés qu’on n’ose même plus les expliciter: que «toujours plus» est toujours légitime et ne pose jamais de problème… que les patrons devraient dire merci qu’on n’ajoute pas deux zéros au 23… que le salarié est toujours tondu par la plus-value… que les dividendes sont du vol, et les actionnaires des parasites… bref, qu’il faut «prendre l’argent où il est».

Un salaire, c’est mieux qu’un revenu
C’est fou ce que toutes ces «vérités » me semblaient solides et profondes, du temps où j’y croyais, où je les répétais… avant de devenir un indépendant précaire gagnant le tiers du plancher syndical… sans aucune solidarité ni compassion de la part du monde salarial ou des institutions sociales. Comme, d’ailleurs, les quinze mille faillis de l’année (chiffre pour Genève en 2018) restent, aux yeux des employés, des patrons nantis. Sous les sophismes sociaux se cache aussi un paradoxe. Si 20 francs l’heure, c’est de l’exploitation, alors même sans l’aide de la loi, les syndicats pourraient sans mal organiser un «front du refus»: pas de petites mains pour les patrons avant la grande enchère. Et si les petites mains valent de l’or, on aura toujours un patron prêt à le prendre… même à 14 carats.
Ce paradoxe n’en est pas un: c’est – on l’a dit – un sophisme, qui en cache deux autres. On a souvent – dans ce journal – rappelé que dans notre société «capitaliste», rien n’entravait la mise sur pied d’une coopérative. Si ce mode de production n’est pas devenu dominant, c’est (sans doute) que le rôle de salarié qui réclame est plus simple que celui de patron collectif qui gère. Face aux murs des acquis salariés, la seule chance de survie des exclus, c’est la «sous-enchère»… celle (par exemple) des chauffeurs d’Uber. Lors d’un débat, on a vu un conseiller d’Etat défendre le salarié contre «l’esclavage» des réseaux sur appel. Mais aussitôt un chauffeur d’Uber s’est levé en criant: «Ai-je l’air d’un esclave?». Quant aux délocalisations, si elles sapent le mur du salaire local, elles sauvent le chômeur de la mort par les prix fous. Comme quoi, on peut aimer 23, mais y voir aussi une illustration de la morale sans recul des enfants: «Un égoïste, c’est quelqu’un qui ne pense pas à moi».

Boris Engelson

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Dernière mise à jour 19 / 10 / 20