Les grands patrons: «MNC» ou «ONG»?

On parle sans cesse, ces jours, des grandes méchantes «entreprises multinationales» qui «ne pensent qu’au profit» sans une pensée pour «l’être humain». On a souvent rappelé, dans ces colonnes, que deux tiers des revenus vont souvent aux salaires, chez ces monstres froids. Mais surtout, quand on regarde la liste des plus gros employeurs mondiaux, on se demande qui – des capitalistes ou des humanitaires - sont les plus grands patrons.

Quand j’étais petit, les boîtes qui employaient des armées d’ouvriers – par centaines de mille – étaient dans l’automobile, parfois l’électricité ou la chimie… ou alors, les administrations publiques, à commencer par la poste ou le train. De nos jours, les diverses listes qu’on trouve en ligne – malgré leurs variantes – donnent une tout autre image, surtout dans le secteur dit marchand. Deux entreprises privées ont chacune environ deux millions d’employés: les magasins WalMart et le cuisinier McDonald; Amazon est sous le million. Foxconn est un cas à part : ce sous traitant hi-tech est-il une firme unique ou un réseau… de Shenzen ou de Taïwan? Mais les premiers de la liste restent des géants publics, à commencer par les… armées.

Le nombre, c’est bon pour les champs
Ce constat, bien sûr, cache d’autres questions: le nombre d’employés est-il un bon indicateur de la puissance d’une organisation; et les emplois sont-ils de type comparable (en.wikipedia.org/wiki/Talk%3AList_of_largest_employers)? Pour les entreprises, «la plus grande» est question de définition. Dans les cas des employeurs publics, pourquoi mettre en avant une administration spécifique, comme l’armée: ne devrait-on pas tenir la République (fédérale, socialiste, française, etc) pour un seul employeur? Et comment comparer deux armées, quand l’une a des salariés et l’autre des conscrits? Enfin, peut-on mettre dans le même sac un serveur de frites, un ouvrier de l’aviation, un employé de banque? Ces questions nous mènent droit à d’autres, plus gênantes.

Les ouvriers du salut
Au hasard du Web, on tombe tout à coup sur un chiffre étrange: l’Eglise catholique a… un million de salariés, rien qu’aux Etats-Unis, pour un coût de… cent milliards de dollars (écoles et cliniques incluses)! Pourtant, dans une Eglise, les salariés ne sont que la pointe de l’iceberg: combien sont les bénévoles et autres grenouilles de bénitier? Par leur opinion et par leurs oboles, ils valent des armées de salariés, dans une maison dont le «produit» n’est pas un objet mécanique ou agricole, mais de l’influence. Et si cela est vrai pour les Eglises divines, c’est vrai au carré pour les Eglises laïques.

Le calcul, défaut ou vertu?
Greenpeace, Amnesty, World Wildlife… affichent chacune des millions de membres: trois à sept, selon les pages qui viennent à l’écran: des gens qu’on n’a pas besoin de payer… au contraire, c’est eux qui paient, comme les dames patronnesses (une cotisation à Greenpeace ne peut être assimilée à une vente de services comme une prime d’assurance). Pour gérer cette force de frappe, point besoin d’une grosse enveloppe salariale: Amnesty et Greenpeace ont chacune environ trois mille salariés… et quand ils pèsent trop lourd dans la barque, on peut les mettre dehors sans états d’âme… la «société civile» regardera ailleurs: les coupes chez Amnesty n’ont fait que de petites vagues au «Guardian»… chez nous, on n’en cause pas.

Non lucratif mais rentable
Quant au budget, Greenpeace affichait (il y a deux ans; en euros) 336 millions de revenus et 228 de dépenses: une marge qui ferait rêver même un usurier… et qui – à l’inverse de Médecins sans frontières ou de l’Eglise catholique – ne retourne pas aux pauvres sous forme d’aide concrète. A l’inverse, quand on blâme Walmart d’avoir refusé une hausse de paie d’un dollar l’heure, on fait fi d’un simple calcul: pour deux millions d’employés, cela fait en gros cinq milliards par an. Quand une boutique ferme, le slogan «les patrons privatisent les gains et socialisent les pertes» que serinent les milieux sociaux s’avère un gros mensonge.

Une image vaut-elle mille mots?
D’accord, c’est un tableau sommaire, mais dans un tableau, ce qui compte, c’est la perspective.

Boris Engelson

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Dernière mise à jour 23 / 11 / 20