Souvenirs de la maison des vivants qui font le mort

Cette semaine, je vais poursuivre ici mes «devoirs» envers les Nations Unies, et comme souvent, c’est l’Organisation (…) du travail qui va en fournir la matière. D’une part, l’Unité des coopératives fête son centenaire; d’autre part, la presse ne mettant plus les pieds sur place, cela permet de prendre du recul.

Les coopératives, on en a souvent parlé dans ce journal; en général, sous le même angle: rien n’est mieux qu’une coopérative dans le principe, pour la justice sociale dans l’entreprise… et pourtant, ça ne marche pas. Pour des raisons de fond, et pas juste de détail (voir par exemple Tout l’Immobilier Nos 999, du 13 juillet 2020; 953, du
1er janvier 2019, et 718, du 18 avril 2016). Si le congrès du centenaire (en ligne) a apporté un démenti, au lecteur de juger (ilo.org, ciriec.uliege.be). Les plates-formes numériques déstabilisent la coopérative au sens classique. Mais laissons donc les coopératives à leurs savants conférenciers, et rassemblons plutôt des souvenirs qu’on ne trouvera pas dans la littérature de la maison.

Tripartite veut-il dire neutre?
Si je dois résumer ma vie de couple avec le Bureau international du travail en quelques impressions, deux ou trois images me reviennent à l’esprit. Une des premières, c’est un bref dialogue avec la correspondante du «Courrier» aux Nations Unies, Angelica Roget… qui considérait le patron de l’époque comme «un traître». J’étais embarrassé, car j’aimais bien Angelica, mais Juan Somavia – le Directeur général de l’Organisation internationale du travail d’alors – me faisait bonne impression. Tout s’explique, malgré le sacré «tripartisme» de l’Organisation: Juan Somavia ne venait pas du monde du «travail»… ni par les syndicats, ni par les ministères. C’était un juriste, puis un diplomate, puis un professeur… de plus, il était Chilien, au mauvais moment… c’était louche. Surtout pour une correspondante du «Courrier», à l’époque où son journal n’avait pas encore montré son visage d’employeur peu social. Angelica était une pure, un brin candide, qui incarnait – à la salle de presse - l’indignation passionnée face aux atteintes aux droits de l’homme. Ironie de l’histoire, son père était – si j’ai bien compris – Guido Tonella, l’alpiniste et journaliste fasciste. Mais Benito Mussolini ayant été le fondateur de «L’Unità» (le quotidien du parti socialiste), on n’est pas à une ironie de l’histoire près. Angelica n’est plus de ce monde… elle est partie cette année… mais elle reste un symbole pour qui l’a connue.

Les profs pas rouges ont-ils de noirs dessins?
Retour à Juan Somavia… en fait, c’était un catholique, et – semble-t-il – un démocrate, à en juger par sa biographie complexe, et par les maigres traces laissées par son institut (https://telos.fundaciontelefonica.com/archivo/numero029/ilet-chile/). En tout cas, pour ma part, je le trouvais ouvert, pas dogmatique, et fort convivial; et une experte réputés en sécurité du travail – Ellen Rosskam – avait de lui la plus haute opinion… or comme j’ai d’elle la plus haute opinion… Passons au successeur de Juan Somavia, Guy Ryder, à ne pas confondre avec le libre penseur Guy Standing. Guy Ryder est aussi un libre penseur, mais il ne peut pas souvent le montrer: après avoir fait ses humanités à Cambridge, il est assez vite devenu un dirigeant de la faîtière syndicale internationale, puis bras droit de Somavia. Il a un style un peu plus coincé, mais quand il a un prétexte pour se déboutonner, on voit qu’il reste un intellectuel ouvert à tout débat raisonné. L’image la plus forte qui me revient de lui, c’est son aveu au Festival de films des droits de l’homme (fifdh.org). Questionné sur l’inaction des syndicats avant le drame du Rana Plaza, il a admis que l’Asie du sud avait connu des syndicats plus actifs, qui ont même joué un rôle crucial dans la décolonisation. Pis, à un moment, il s’est exclamé: «On devra un jour décider jusqu’où on peut faire remonter les responsabilités dans la chaîne de valeur». Pour comprendre toutes les implications d’une telle phrase, autant écouter Yves Montand chanter «La colombe de l’arche». Hélas! Même un directeur général ne peut que diriger le chœur de la messe: le chef de la recherche de la maison s’est plaint qu’on lui impose des Evangiles… je l’ai entendu à un séminaire dans une des petites salles… je crois que c’est pour éviter ces fuites que le service de «comm’» ne laisse plus guère la presse entrer ailleurs qu’aux grand-messes (soyons justes: les organisations internationales sont moins opaques que les administrations nationales ou que les organisations non gouvernementales… sauf tout au sommet).

Parler vrai n’a pas de couleur
Trois souvenirs, encore: Yves Flückiger, l’actuel recteur de l’Unige, allait souvent au Bureau international du travail, quand il n’était que directeur de l’Observatoire universitaire de l’emploi. On dit que désormais, il a parfois la grosse tête, mais c’est sans doute un effet d’optique… de la comm’: en tout cas à l’époque, il était modeste, et toujours prêt à écouter les points de vue non patentés, sans préjuger d’après les titres du locuteur: je lui en garde de la gratitude. Dans un style très différent et à coup sûr moins candide, le Français Marc Blondel, alors patron de Force Ouvrière, ne parlait pas la langue de bois. Dommage qu’on entende si peux la voix des employeurs (ioe-emp.org): à mes débuts, une jeune cadre parlant pour eux était la seule intello de la salle. Voilà… ce texte n’est pas «à message»… il ne veut rien «prouver»… sinon que l’histoire au ras du sol est encore mieux masquée dans le monde des bonnes causes que dans le monde des ministres, des polices ou du commerce.

Boris Engelson

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Dernière mise à jour 25 / 01 / 21