Les dégâts du politiquement correct sur les campus anglo-saxons

Le politiquement correct se mue en politique des identités. Dans certaines Universités, la concurrence entre victimes est devenue à la fois matière académique et règle de fonctionnement. Vos traits vous désignent nécessairement en tant qu’oppressé ou dominant. À charge pour la société de vous corriger ou de vous dédommager. L’univers anglo-saxon est à nos portes.

Connaissez-vous l’«appropriation culturelle»? En être coupable, c’est adopter les traits d’une culture étrangère «dominée» contre son gré. Par exemple, dans certaines Universités américaines, les costumes arborés pour Halloween ne doivent pas heurter la sensibilité de certains groupes ethniques. On évitera ainsi de s’habiller en geisha ou en Pocahontas. Une autre pratique vouée aux gémonies, sur les campus, est la «micro-agression», la dégradation d’un «groupe marginalisé» par des commentaires et comportements volontaires ou même involontaires. C’est le cas si l’on demande à un étudiant asiatique de l’aide en mathématiques. Une micro-agression peut être «environnementale»: vous êtes une femme ou issu d’une minorité ethnique et les portraits des grands scientifiques qui tapissent votre salle de classe ne comprennent que des hommes blancs? Vous voilà «micro-agressé!».
On peut même provoquer des micro-agressions en voulant combattre les discriminations: en avril 2017, les étudiants d’Oxford apprenaient de leur Université que s’ils évitaient de regarder certains de leurs camarades dans les yeux, ils pourraient être accusés de racisme. Cependant, l’autorité dut faire machine arrière, accusée de discriminer les autistes, qui peuvent rencontrer des difficultés à établir un contact oculaire. Vous pensiez que l’Université était un lieu pacifique? Vous vous trompiez!

L’Université perdue dans les identités victimaires
Le monde du savoir est en réalité le lieu de tous les dangers. Pour protéger leurs étudiants, les Universités américaines et britanniques ont donc pris le taureau par les cornes: certaines font usage d’«avertissements de contenu choquant» (trigger warnings), pour alerter du caractère potentiellement insoutenable de certains cours ou ouvrages. Par exemple, l’Université de Glasgow a informé ses étudiants en théologie que l’étude de la crucifixion pouvait les exposer à des images éprouvantes. Quand ces protections sont insuffisantes, il reste bien heureusement les safe spaces, ces «espaces sécurisés» où les jeunes gens apeurés peuvent se réfugier, ayant la garantie de n’y être exposés à aucune opinion divergente. Après l’élection de Donald Trump, ces safe spaces ont été bien utiles.
Pour finir, si l’agression est insoutenable, les étudiants usent de l’«interdiction de tribune» (no platforming). Il s’agit de refuser – ou tenter de le faire – la venue de tel conférencier dans l’Université, sous prétexte que ses opinions sont choquantes. En 2017, des étudiants de Middlebury College, dans le Vermont, ont molesté une universitaire qui avait invité le chercheur Charles Murray, un penseur libertarien, parce qu’ils le considéraient comme raciste. En 2015, on faillit aussi interdire la venue de la féministe australienne Germaine Greer à l’Université de Cardiff – des étudiants tentèrent de l’empêcher par une pétition, mais la hiérarchie refusa de céder. Pourquoi? Greer avait estimé à de nombreuses reprises que même quand les transgenres changeaient de sexe, ils n’en devenaient pas pour autant des femmes.
Ces quelques anecdotes concernent essentiellement le monde anglophone, dont elles laissent entrevoir une évolution inquiétante, qui dépasse le simple politiquement correct auquel il nous avait habitués. C’est ce que d’aucuns dénomment désormais, pour la dénoncer, l’identity politics – la «politique des identités» (que nous noterons PDI). Devenue monnaie courante sur les campus, elle s’étend largement au-delà, en politique et dans les entreprises. La PDI ne se contente pas de prospérer dans les Universités, elle y trouve ses racines. Dans la droite ligne de la «nouvelle gauche» post-marxiste des années 1960, une ribambelle de disciplines universitaires a vu le jour dans les trois dernières décennies: ethnic studies, black studies, whiteness studies, postcolonial studies, gender studies, sexuality studies et même fat studies. Cet appareil théorique est judicieusement réutilisé, sur le terrain, par les militants dont l’action rétroagit sur la recherche. Les chercheurs engagés et les administrations zélées chantent à l’unisson, pour des motifs idéologiques, mais aussi carriéristes et financiers.
De quoi s’agit-il concrètement? De militer pour la reconnaissance et la défense de groupes considérés comme victimes, définis essentiellement par des caractéristiques existentielles – culturelles ou biologiques – telles que l’origine ethnique, le genre, l’orientation sexuelle ou encore le handicap. La PDI implique que la société soit structurée selon un «système» de pouvoir, les individus s’y positionnant en fonction d’une «identité» qui signifie automatiquement un certain degré de privilège ou de marginalisation, leur rang dans cette hiérarchie n’ayant pas d’autre explication que la domination de ceux qui en occupent le sommet. Le but ultime des militants de cette cause, on le devine, n’est pas de défendre les individus en tant que tels, pour les aider à surmonter l’adversité ou l’injustice réelle, mais de promouvoir l’avancement de certains groupes au détriment d’autres considérés comme privilégiés. On s’en prendra donc au white privilege («privilège blanc»), à la toxic masculinity («masculinité toxique»), à la cisnormativity («cisnormativité»), à l’heteronormativity («hétéronormativité») ou encore à l’ableism («capacitisme»), le mâle blanc hétérosexuel et bien portant, qui a le malheur de réunir toutes ces tares, étant considéré comme l’oppresseur ultime. Une pratique emblématique de la PDI illustre particulièrement bien cette hiérarchisation victimaire: le progressive stack («liste progressive»), qui autorise les membres de groupes identitaires, lors de réunions publiques, à s’exprimer dans un ordre de marginalisation décroissante. Comme quoi, être une victime peut avoir du bon.

Laetitia Strauch-Bonart
Essayiste, éditorialiste au «Point»,
auteur notamment de «Les hommes sont-ils obsolètes?» (Editions Fayard, 2018).

Prochain article: «Discriminations,
dominations et revendications tous azimuts».
Cet article est paru dans la revue «Constructif», publiée par la Fédération française du bâtiment. Il est reproduit ici avec l’aimable autorisation de la FFB et de l’auteur.

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Dernière mise à jour 25 / 01 / 21