L’éternité moins un an

Le pire est-il passé, ou bien allons-nous dans le mur sanitaire et financier? On se pose la question de tous côtés, alors, plutôt qu’en rajouter, on va tenter ici de pousser la logique au bout de la fiction. C’est aussi une manière de mettre en lumière ce qui est, ou non, «essentiel»: comment vivre – de manière sensée, sinon dans la joie - du berceau au tombeau quand on ne peut plus «sortir» du tout?

Imaginons que ce soit sans retour: qu’on ne puisse plus mettre le nez dehors sans se trouver nez-à-nez avec la mort… à quelle vie nous faire, alors? Scénario improbable avec un virus de pangolin… très plausible au bout d’un climat qui chauffe… et plus vite sans doute, face à des attentats «bio». Mais dans ces deux cas-là, la «distance sociale» importe peu… alors, restons-en au virus qui cloître.

Buvez par solidarité
Vivre sans bistrot ni disco, sans voyage ni concert, sans mode ni drague... cela vaut-il la peine? L’histoire de l’humanité tourne autour de ces questions… ce journal n’a pas l’aplomb de vous faire la morale comme du temps des lois somptuaires. Mais la bouteille et la fourchette sont-elles devenues le blason de la modernité et de la mobilité? Genève en 1620… Paris en 1880… en lisant des romans, on voit plus d’ateliers ou de fleuristes dans les rues que de tavernes. De même hors des villes en voyage: un Gengis Khan avait soif de sang mais ne passa pas sa vie à boire un coup. Or, de nos jours, même un village comme Genève compte des milliers de bistrots: est-ce pour nourrir les employés près de leur bureau, ou – comme le disaient les ligues de vertu – pour éviter le tête-à-tête ménager? En tout cas, le public peut vivre sans, mais pas le patron… et on s’attable autant pour socialiser que pour se restaurer. Assez pour la table, passons au lit...

Le sexe est-il à la mode?
Qu’est-ce qui a fait de Paris la capitale de la mode… de manière plus durable que celle de la culture? «Nach Paris!»: Chanel ou Pigalle – selon les époques – ont donné au soldat la force de passer les tranchées ennemies. Mais les militantes de «Femen» qui ont fait le voyage de Paris ne pensent sans doute rien de bon de la culture du «Moulin Rouge». Là aussi, foin de morale: l’amour passion ou roman de Roméo et Juliette a fait plus de dégâts et causé plus de meurtres que toute autre idée. De l’Eden à Troie, à Versailles, à la Scala ou à Hollywood, on est dans le triangle de l’ego, l’échec, le crime. Mieux vaut donc – dans la logique de notre futur de fiction - se «confiner» seul: l’Etat nous appariera ou accouplera par tirage au sort après test Covid… un peu comme jadis pour les «Lebensborn». Ou alors, comme le veulent les Verts, prenons exemple sur les fleurs… qui disent tout sans aimer ni bouger. Bref, à la trappe, l’obsession qui nous empêche autant qu’elle nous permet de vivre… reste le voyage et la culture, comme activités «essentielles». Mais – Greta dixit - voyage sans avion ni bateau ni auto… qu’en train… de Faro à Canton. Adieu l’Afrique, hors réseau malgré les espoirs ottomans et les lignes coloniales? Plus de sucre de Cuba, ni de Régis Debray en Bolivie? Par solidarité, «Solidar» va devoir limiter son action à la Russie et à la Chine. Alors partons en voyage chez nous par la magie de la culture…

L’essentiel: un tic?
Pas facile d’apprécier, ou juste de définir, la culture… plus facile de dire ce que la culture n’est pas: on vient de renvoyer dos à dos Roméo & Juliette et le Moulin Rouge! Pour Charles Aznavour et André Chavanne, la culture, c’est la bohème, et donc la dèche. Pour «La Culture Lutte», au contraire, c’est le subside… et ce collectif genevois de défense des artistes peut se réclamer à la fois de Sami Kanaan et de… Winston Churchill: «Couper dans le budget de la culture pour celui de la guerre! Mais alors, pour quoi lutte notre armée?», ainsi l’homme au cigare aurait-il balayé une telle proposition. N’empêche, si les théâtres, le cinéma, les musées… vivent surtout de fonds publics, peu de grands auteurs ont vécu d’une telle garantie… sauf, peut-être, Molière, quand le Roi voulait embêter l’Eglise. La sagesse d’un Diogène tenait au vide de son tonneau; et même le Cirque Knie – tout national qu’il soit – a un destin incertain. Bref, si on sympathise avec les comédiens et les aubergistes qui voient le sol se dérober sous leurs pieds ou le ciel s’effondrer sur leur tête, nulle activité humaine n’est à l’abri de ce qui arriva aux tisserands. On allait oublier, parmi les activités humaines, le… travail: alors, seule activité «essentielle», la nôtre? Pas sûr: dans un marché bloqué, qui, hormis le paysan et le maçon, peut s’en tirer, en croquant un fruit ou en posant son toit? Mais eux ne sont pas près d’être cloîtrés… et pour le «lien social» avec les gens des champs, les Services Industriels mettront du bouillon ou du cidre dans les conduites. Restent les horlogers, qui ont pu se mettre à l’abri du «Patrimoine de l’Unesco»: «Combien de temps avant la récré»… telle est la question à l’esprit de tous, et si nulle montre ne le dit, son tic-tac nous rassure…

Boris Engelson

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Dernière mise à jour 25 / 01 / 21