La souris, refuge de la mémoire sociale?

La semaine dernière, on a parlé – entre autres – du plan d’action genevois contre la précarité… mais de tels plans ont-ils un avenir meilleur que leur passé? En rangeant des livres hier, j’ai repris aux souris deux cahiers du tournant du siècle: «Problèmes de l’Etat social» et «Eviter l’assistance?» (voir à la fin)… déjà effacés de la mémoire publique. Mais par chance, tout écrit qui se dit d’emblée roman ou essai est plus «durable» qu’une thèse… comme le prouve une quinzaine d’autres livres reconquis à cette occasion.

L’un sent encore la bonne colle, et les souris ne l’ont pas lâché de bon gré: «Grand manège» est une pièce de théâtre sur les conflits au bureau, jouée à Annemasse l’été dernier par l’itinérant «Petit théâtre du pain»; son sous titre en dit long: «Boxon(s)»… mais le «s» entre parenthèses en dit encore plus long. Au lieu de s’en tenir au classique «comment le patron boxe l’employé», l’action montre toutes les dimensions de la violence au travail, y compris celle qui vient des collègues ou des clients… le public en a eu le souffle coupé (texte de Stéphane Jaubertie aux «Théâtrales»). Quinze ans plus tôt aux «Editions de l’Organisation», on voyait déjà ça du haut avec «Trop gentil au bureau?», manuel de «rééducation» contre les bons sentiments (par Joep P. M. Schrijvers). Un autre livre sous la pile ne se faisait pas d’illusions depuis le début: «Voici le temps des imposteurs», où l’oublié Gilbert Cesbron montre des arrivistes ignorants devenus – à la Libération en se trompant de porte – des icônes de vertu et de talent. Tout le contraire du «Changer la vie» où l’aussi oublié Jean Guéhenno démonte dès l’intro son propre mythe. Mais de plus grands trésors encore étaient sous la garde des souris… et des puces.

Les boulangers sont-ils socialistes?
On ne va pas ici fâcher les souris contre les puces, qui toutes deux gardent sans biais le cahier comme le roman «démodé»... avant que le pucier les brade ou les jette: j’ai ainsi pu sauver à un franc pièce des auteurs «sociaux» qui – sans être des Zola – donnent des pages de l’histoire oubliée mais non enterrée... comme le volcan de Jacques Brel. On a fait un clin d’œil – dans le dernier numéro – aux «Chercheurs d’or» (d’Europe centrale) dans la série «La peine des hommes» de Pierre Hamp. Mais c’est toute l’œuvre et la vie de Hamp – ou d’Israël Querido et de tant d’autres - qui méritent un coup d’œil: la «Littérature prolétarienne» date d’avant que Henry Poulaille la définisse sur une base formelle et clanique (voir Wikipedia). Mais le tragique du sujet rend urgent un moment de détente: ne l’ayant pas encore lu, je ne sais si le «Perruquier des Zouaves» du «socialiste-boulangiste» Paul de Sémant peut le donner. Mais c’est en ouvrant «La grève» et «Docteur Ida» que j’ai pris toute la mesure de mon ignorance… de celle des «lettrés»… et de celle des «femmes».

Les femmes en cause
La vie d’Ida Scudder tient en un défi: en Inde, la mort gagnait à tous les coups contre les femmes, car être palpées par des hommes était tabou, et il n’y avait guère de doctoresses. Ida avait le choix, dès son premier contact avec le pays: le fuir ou le soigner. Cette jeune Américaine décida donc, à la fin du XIXe siècle, d’étudier la médecine… et dans sa bio par Dorothy Clarke Wilson, on découvre d’autres doctoresses avant elle: l’anglaise Elizabeth Blackwell et les deux incroyables Indiennes Muthulakhsmi Reddy et Anandi Gopal Joshi: la seconde – morte jeune - a même étudié la médecine vers 1885. Un simple coup d’œil (à Wikipedia ou ailleurs) va changer bien des idées qu’on se fait sur la «cause». Tout aussi époustouflant – le superlatif est rare sous ma plume – est le roman et la vie d’Isabel Alvarez de Toledo, tous deux inconnus à notre Faculté des lettres. L’auteur de «La grève» est pourtant la fameuse «duchesse rouge»: née en 1936, elle n’a certes pas risqué la peine de mort pour ses audaces, mais a tout de même subi la prison. Son roman – vieux d’un demi-siècle et portant sur un conflit dans la vigne Après-Guerre - est très révélateur: quand la plume de l’auteur glisse dans l’analyse, elle tombe pour finir dans la pédagogie… mais toute la première moitié du roman est dans le sous-entendu qui en dit dix fois plus… sur les rapports de classe sous un franquisme hideux mais à la logique parfois… populaire. Le plus beau roman de la duchesse est toutefois sa propre vie, couronné par sa conversion… sexuelle.

Rendez-vous au millénaire!
Retour au début: on peut saluer le «Fonds national de la recherche scientifique»… qui avait omis de dater sa brochure, mais qui a répondu de bonne grâce à mes questions sur l’évaluation après coup des programmes (pour savoir si chaque franc investi en rapporte dix… comme les chercheurs aiment bien le dire: le programme sur «l’Etat social» avait un budget de dix millions sur quatre ans): ça pourra faire un autre article; quant à «Eviter l’assistance?», le livre se voulait bilan critique d’une «solidarité» tentée lors du 700e de la Confédération. Plus encore que les Bernois… la Suisse sociale se lève tôt mais se réveille tard… ce qui permet de citer encore un des livres tombés de la pile: «Voltaire et les Bernois», de Louis-Edouard Roulet.

Boris Engelson

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Dernière mise à jour 19 / 04 / 21