La Covid-21 attaque les grandes écoles

On va dire «Il fait une fixation, à taper chaque fois sur l’Université, l’Institut et consorts»; non, je n’ai nulle joie à mordre ces êtres qui me furent jadis si chers… et cette fois, je voulais même dire du bien d’une Université… pourtant la plus opportuniste: Webster, où s’est tenu mi-mars un débat de qualité sur «l’indépendance académique dans les pays arabes». Mais dès que j’ai le dos tourné, les premiers de classe se laissent aller… alors je dois laisser sur le champ mes louanges aux uns pour faire d’urgence le constat des dégâts des autres.  

Je le fais chaque fois avec remords, car je tiens le Recteur pour un honnête homme… mais on est là dans un système qui met tout le monde au diapason, comme l’a prouvé le récent Trialogue (gt-initiative.org). Alors, par quoi commencer… quand l’Uni, l’Institut, la Haute école d’art… sous couvert de «Semaine de l’égalité», ou «contre le racisme», ou encore «de la durabilité»… bradent leur âme, justement, pour un plat de lentilles vertes ou rouges? En une page, on ne peut traiter qu’un sujet, alors on va prendre le débat du 22 mars sur… contre… Nestlé… à propos de l’eau (sdd-unige.org/lundi).  
 
Les pionniers sont bien usés  

Jadis, on accusait le grand capital d’affamer le peuple… or comme au contraire, il le nourrit quand les pays rouges causent famine, on l’accuse alors d’assoiffer le peuple: dix ans, maintenant, qu’on tape sur Nestlé ou Suez à ce propos… par des récits qui – chaque fois que j’ai pu vérifier – étaient de haute fantaisie. Et à chaque fois, on lance l’alerte dans la pose de David contre Goliath ou de Tell contre Gessler… en répétant d’un bout à l’autre que «nous sommes des pionniers, car Nestlé est intouchable en Suisse». Alors, d’accord, soyons bon public… reste une question de logique… hélas! circulaire… donc logique de secte… on va le voir.  

Il faut détruire Carthage    

Au séminaire contre Nestlé soutenu par l’Institut et l’Université, donc, la logique demande de voir ce qu’on n’a pas dit autant que ce qu’on a dit. Et d’abord, pourquoi au podium d’assaut ne se trouvait nul délégué des mairies affectées: Fryeburg au Maine, en premier lieu? Les peuples d’Amérique avaient pour porte-parole surtout des militants des «Six Nations de la Grande Rivière». C’est une question que tout enfant d’Andersen se poserait, mais pas les étudiants avancés à Genève, capitale des droits humains et de la gouvernance climatique. Deuxième question: on dit que Nestlé fait des millions sur une source payée «cinq cents dollars»: mais alors, les «Six Nations» n’avaient qu’à payer six cents dollars, pour faire des millions moins cent dollars. A nouveau, c’est le genre de questions taboues chez nos étudiants avancés et même chez leurs professeurs engagés. Un peu plus tard et en un autre lieu du crime, les cinq cents dollars étaient devenus des millions (investis… pas gagnés)… et Nestlé était coupable, cette fois, non d’avarice mais de corruption. La preuve? «Ils paient le terrain bien au-dessus du prix… faisant du vendeur un allié à la Mairie… et ils arrosent les associations vertes qui n’osent plus rien dire». Bref, que Nestlé compte trop ses sous ou donne sans compter, c’est la preuve qu’elle est coupable! Ou que la logique du procureur est celle d’une secte? A nouveau, nul étudiant, professeur ou militant ne se perd en tels doutes.  
 
Tout plaignant vit aux dépens de celui qu’il attaque  
  
Les orateurs ont tout de même fini par répondre – sans le savoir – à une ou deux de mes objections muettes: Oui, ils ont tenté leur chance devant les tribunaux du Maine ou de l’Ontario… et oui, ils ont perdu leur procès contre Nestlé. On oublie souvent que, dans la philosophie des «populations autochtones», nul contrat étatique n’est légitime sur le sol, les mines, l’eau… car «nous sommes les seuls représentants» des peuples de la région et Nestlé ne doit plus «pomper notre eau». On peut les approuver, mais si c’est la seule manière de concevoir la démocratie, la prospérité et la gouvernance… on a là à nouveau une question qu’on ne se pose pas quand on est professeur ou étudiant d’une grande école vouée aux hautes études. D’autant que – autre réponse donnée d’avance à des gens qui ne posaient pas de questions – les orateurs décrivent la «tactique cynique de Nestlé» comme toujours la même: depuis Vevey, faire la carte des petites villes dans la dèche et abuser de leur candeur pour leur imposer des contrats léonins. A nouveau, nos professeurs et étudiants avancés ne se demandent pas comment, aux Etats-Unis et au Canada, pays où – selon les époques – le syndicalisme ou le consumérisme fait loi… où les Amérindiens et les Afro-américains ont fini par former de puissants réseaux… où les artistes ne manquent pas une occasion de courir vers les victimes… comment se fait-il que seules les municipalités des Six Nations soient sans défense… au point qu’une oratrice au débat en avait des larmes aux yeux… et mit même le taux élevé de suicides sur le dos de Nestlé. Un seul coup d’œil sur Google affiche assez de scandales et affaires dans les réserves indiennes pour, au moins, poser des questions. Et dans le doute, on trouverait là de parfaits sujets de mémoire… mais ce n’est pas le genre de la Maison… ni celle de la Paix, ni celle du Mail.  
 
C’est plus sorcier qu’on croyait  
  
Alors pour finir par un retour au titre: la pandémie semble avoir accéléré la dégénérescence mentale de nos grands temples du savoir. Que faire alors de leurs diplômés, hormis les caser dans une secte chamanique de l’Ontario… dans un labo de socio de l’Unige… dans une agence des Nations Unies… ou dans l’administration de la Ville… ce qui est à peu près la même chose? Quant aux professeurs, dire que ce sont eux qui font la leçon au monde entier sur les «fake news»… dont la «société civile» est – mine de rien – la première source. Pour ma part depuis deux ans, j’ai souvent écrit à Fryeburg, à Lahore (autre ville martyre souvent citée), à l’Onu, à Swissaid… pour avoir l’avis des experts en «accès à l’eau»: je n’ai jamais eu la moindre preuve qu’un(e) habitant(e) était mort(e) de soif ou avait été mis(e) sur la paille par un «water grabbing» de Nestlé (les quantités pompées aux Six Nations étant d’ailleurs – si j’ai bien compté – le centième de l’Allondon). Mais pour chaque vérité, on peut trouver dix mensonges… autant de prétexte à des carrières, des associations, des subventions. Ainsi marche notre société de la connaissance et notre démocratie participative... 

Boris Engelson

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Dernière mise à jour 19 / 04 / 21