L’Université ne manque pas de collaborateurs

Est-ce par manie ou par aigreur qu’on tape ici souvent sur le monde savant… comme si tous les génies étaient des «zouaves»? Malentendu: cette rubrique n’a ni plaisir, ni profit à tirer sur les «élites»… mais elle en a le devoir civique. On l’a déjà dit la semaine passée à propos des musées: c’est parce que nul n’ose «résister» à la pression des modes que les «élites» deviennent «collabo».

Par nature, une démocratie est un peu une méritocratie… et le seul mérite qui vaille quand le sabre et le goupillon sont passés de mode, c’est la «compétence»… sinon le génie. Les temples de la modernité sont donc les Universités; ses prêtres, les professeurs; ses saints, les (…) Nobel. Depuis deux siècles, donc, la science montre qu’elle n’est pas un vain mot, et que ses saints font des miracles pour tous… pas juste pour les croyants. Mais ce qui brille, à la longue, aveugle: dans ces pages, on en a souvent analysé les symptômes, mais on le voit encore mieux ces temps, en suivant – et comparant – les centaines de colloques ou débats en ligne. C’est le mot: à Genève du moins, l’Université et le Musée, les Hautes écoles et les Hautes études, la Semaine de l’égalité ou celle contre le racisme… sont sur une seule et même ligne, qui prend des allures de catéchisme. Deux ou trois exemples récents... ou du moins ce qu’on a pu en voir à l’écran: Winston Churchill disait des luttes de pouvoir au Kremlin que «c’est comme une bataille de souris sous le tapis… ça bouge mais on ne voit pas qui tient quel fromage» (cité de mémoire).

Est-on démocrate quand on est juge et partie?
Soirée marquante – pour moi, choquante – fin mars sous le titre «Menaces sur les universitaires: perspectives croisées depuis la Turquie, la France et la Suisse» (agenda.unige.ch/events/view/30590 et integration.unige.ch/scholarsatrisk). Curieux, le même mois un peu plus tôt, dans une Université privée, avait eu lieu un colloque sur «Academic freedom in the MENA region» (webster.ch, v-dem.net et gppi.net). Thèmes proches au premier degré, mais on laisse au lecteur le soin de lire le second degré… car ici on s’en tient à ce qu’on a vu et ouï à l’Unige le 30 mars entre 18 et 19h30. Il ne fallut pas attendre longtemps pour entendre citer Hannah Arendt, puis Michel Foucault, enfin Pierre Bourdieu… les divinités tutélaires de tout professeur qui cherche l’appui du Ciel. Pour le reste et pour faire court, on a eu droit à un chœur de victimes… mais victimes de qui? Une Turque, vraie victime sur place du régime de Recep Tayyip Erdogan… mais aussi deux universitaires français posant en victime de la chasse aux sorcières islamo-gauchistes à Paris et Grenoble. Que les islamo-gauchistes ou taxés tels aient droit à la parole, on s’en réjouit (voir aussi imarabe.org/fr/rencontres-debats/lettre-aux-professeurs-sur-la-liberte-d-expression). Mais ce soir-là à l’Unige, ils furent seuls à avoir la parole: le Doyen qui menait le débat rêve-t-il de passer à l’histoire comme alter ego du héros du poème d’un Agha (spectator.co.uk/article/boris-johnson-wins-the-spectator-s-president-erdogan-offensive-poetry-competition)? Surtout, ceux qui défiaient les orateurs furent d’emblée taxés de «gens mal intentionnés», d’«esprits malfaisants», d’«obscurantistes»… étant entendu que les trois ou quatre orateurs étaient «l’élite»… à preuve, l’autre camp faute par «anti-élitisme» et «anti-intellectualisme»… bref, mérite l’infame label d’«extrême droite» (Macron et Valls aussi en ont pris pour leur grade, mais Manuel Valls s’est dédouané treize jours plus tard).

La vérité ne se divise pas
Jadis, la Faculté des sciences économiques et sociales était le mariage de la carpe et du lapin… mais depuis qu’elle a été scindée, l’économie est plus vaseuse et le social a des sautes d’humeur… ce que le Ciel lui pardonne, car les «sciences de la société» fournissent les commissaires politiques (épicènes) des «Semaines» qui prêchent le Bien au citoyen. Mais que de telles mascarades – comme celle du 30 mars - aient lieu sous les auspices du vice-recteur serait déjà inquiétant si l’Université n’était pas récidiviste: un mois plus tôt, dans le cadre de la «Semaine de l’égalité», ce fut la Faculté de médecine qui rendit un culte aux thèses «égalitaires» les plus discutables et contestées: les quotas. Et que la Faculté en question ne réponde pas aux questions écrites du journaliste le force à poser au patient la question suivante: dès lors que des «scientifiques» se prêtent à des jeux politiques, où passe la limite entre science et rituel… ou encore, celle entre les ténor(e)s du 8 mars (unige.ch/medecine/egalite/fr/evenements/cafe-de-legalite/2021/) et un Carl Vogt (chacun ayant «cru devoir», comme disait le «Nouvel Obs’»)? «Jadis, on sélectionnait les élites par le latin… puis les math lui prirent ce rôle», se désolait un algébriste, mais désormais, est-ce au tour du genre et de la couleur? Plus que la quête du savoir, désormais, l’Alma Mater pense «ranking»… «branding»… «budget»… «fiefs»… après quoi on s’étonne que le peuple aille aux «fake news».

La bonne conscience n’a pas de conscience
Mieux encore que par le «branding», les experts se légitiment par le «co-branding» (ça se voit aux logos en bas de page): un «Geneva Trialogue» s’est tenu le 18 mars en cheville avec l’Université de Genève et Tsinghua de Beijing, les Nations Unies et le «secteur privé»… d’où le nom de la chose. Initiative bien intentionnée, mais aussi un brin totalitaire. Quel «logue» - «tri» ou «dia» - peut-il se développer entre gens qui s’alignent d’emblée sur le prêt-à-penser de l’officialité? Que même le secteur privé soit à ce point suiviste est inquiétant: dans son livre qui eût mérité autant d’attention que celui de Thomas Piketty, Jan Fleischhauer – né dans un milieu rouge – s’était réjoui que dans l’industrie au moins, le rouge ne dominât pas… et donc que les autos n’eussent pas de roues carrées et ne virassent pas qu’à gauche (en.wikipedia.org/wiki/Keep_Left_(pamphlet); le seul mérite du privé – crucial – est sa variété). En entendant au Trialogue dire que Genève était le «laboratoire» du monde, on s’inquiétait de cette confusion entre un labo et un temple. Plus grave: Tsinghua vaut Unige, mais au débat de Webster (Uni qui a donc le mérite d’être «autre»; voir plus haut), on a buté sur un paradoxe: en Chine, les Universités sont libérales sous une dictature.

En Europe, est-ce l’inverse?
En fin de compte – et malgré ses controverses sur le sexe des anges et l’imposition des mains, la Faculté de théologie serait-elle le dernier refuge de l’esprit scientifique? C’est un incroyant, voire un mécréant, qui le suggère, mais un Paul Ricoeur, un Jacques Ellul, un Pierre-Henri Simon, un David Lodge, un Gilbert Keith Chesterton sont – au fond – moins rituels que Bertold Brecht ou Pierre Bourdieu.

Boris Engelson

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Dernière mise à jour 10 / 05 / 21