Le plus beau musée de Genève

Le lecteur de cette rubrique sait qu’on doit y traiter chaque année une petite dizaine de sujets «onusiens», sous peine de perdre le badge du Palais des Nations. Mais parler des Nations Unies, c’est souvent leur adresser d’avantage de reproches que de compliments… même si les médias sont plus indulgents pour les clergés en cours qu’avec les saints sièges usés. Mais qu’on prenne ou non au premier degré son catéchisme, le Palais des Nations est le musée de tous les sujets qui agitent la planète. On l’a signalé plus d’une fois à propos de cette touche-à-tout, la Commission économique pour l’Europe (unece.org).  

Apprendre et comprendre la structure d’une nébuleuse comme les Nations Unies prend tant de temps… qu’à la fin, on a déjà oublié le début; ou alors, on s’y retrouve si emberlificoté qu’on ne peut plus jamais regagner l’air libre. Je croyais savoir plus ou moins ce qu’était ladite Commission économique, à force de passer devant les petites salles au troisième étage du Palais des Nations, où se tiennent la plupart de ses réunions. Réunions les plus étranges de toute la maison, de par leur surprenante variété et leurs pittoresques intitulés. On y parle de tout… depuis le calibrage des pommes jusqu’à la navigation des péniches, la gestion des forêts, les vents qui polluent, les feux rouges ou les freins, l’énergie dans le tourisme… on l’a signalé plus d’une fois dans ces pages. Fin avril, c’est toute une «Semaine de la gestion des ressources» qui s’est tenue entre les nouvelles mais désertes salles du bâtiment provisoire «Tempus» et un espace virtuel dont je n’ai jamais réussi à trouver la porte d’entrée. Peu importe… l’essentiel est que le colloque ait eu lieu, laissant – comme à Pompéi – une scène d’époque. Là se faisaient face les meilleurs experts mondiaux des industries de l’énergie et des mines… qui chacun doit bien faire son numéro d’expertise (unece.org/sustainable-energy/events/unece-resource-management-week-2021-12th-session-expert-group-resource); cette semaine, c’est au tour des normes «Cefact» de télécom pour le commerce… en attendant le transport de matières dangereuses. Bref, cette Commission est le fourre-tout des Nations Unies, de par la nature même du «Conseil économique et social» qui la chapeaute.

Des organes mal organisés
Le système onusien comprends en effet six «organes», dont trois sont bien connus sinon bien choisis: l’Assemblée générale… le Conseil de sécurité… le Secrétariat. Ce qui ne colle pas tout à fait avec les «trois pouvoirs» des démocraties modernes: si l’Assemblée générale peut être assimilée au «législatif», le Conseil de sécurité est un bout d’exécutif en charge de la police… du moment que les Nations Unies n’ont pas d’armée en propre pour maintenir la paix; enfin, le Secrétariat est un autre bout d’exécutif en charge du personnel. C’est du moins ce que j’ai cru comprendre dans le dédale du site, son vocabulaire à la mode et sa francophobie croissante. A côté de ces trois organes «évidents» s’en trouvent trois autres, pour traiter les litiges entre Etats (la Cour int’le de justice à La Haye), le Conseil de tutelle (qui est en semi-sommeil, car les pays sous tutelle se font rares), et le Conseil économique et social, chargé du bonheur du monde une fois la paix établie. La Commission économique pour l’Europe (ou «CEE», ce qui un temps a pu prêter à confusion avec la «Commission économique européenne» d’où «CEE-ONU») n’est donc qu’une déclinaison régionale de l’Ecosoc, même si elle en fut – avec elle pour l’Asie - la première; avec une vocation de coopération à travers le «Rideau de fer» (à noter qu’il y en a une pour l’Amérique latine, mais pas pour l’Amérique du Nord).

Espoirs ou alibis?
Ce portrait impressionniste d’un recoin méconnu bien qu’ultra-présent du système des Nations Unies n’est pas une fable morale… sinon celle de l’art moderne: il y a un ou deux siècle, plutôt que se livrer à une surenchère avec la photo naissante, la peinture s’est engagée dans la voie non figurative, ou dans celle des collages. De même, le Conseil économique et social – avec ou sans sa Commission économique pour l’Europe – est une tapisserie abstraite… mais dont l’aspect bariolé fait pendant aux monotones déclarations sur la paix dans le monde ou sur l’avenir du travail. Collage de nos espoirs faillis et des experts usés, un nouveau Bruno Bettelheim y trouvera matière à une nouvelle «psychanalyse des contes de fée» effervescente pour les parents comme pour les enfants. Et – pour finir sur une note plus gaie – la réactivité de son actuel «communicateur» (et la rare mais vivante rencontre de sa patronne slovaque) a maintenue vivante ma curiosité pour cette inclassable Commission. Au point que – voyant à l’agenda de l’Onu d’autres colloques de l’Ecosoc ou des Affaires économiques et sociales, comme le Science and Technology Innovation Forum (sdgs.un.org/tfm/STIForum2021), je suis allé y écouter aux portes, et sur la masse des propos, j’en ai même trouvé un qui ne tournait pas le dos aux questions sans réponse… facile (youtube.com/watch?v=YLqoDYG67jA): penser sans prêcher est donc possible, même dans le clergé.

Boris Engelson

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Dernière mise à jour 21 / 06 / 21